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La Mort de l’auteur, Nnedi Okorafor (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 04.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Robert Laffont

La Mort de l’auteur, Nnedi Okorafor, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Fabien Le Roy, Robert Laffont/Ailleurs & Demain, 455 pages, mars 2025, 22 €

Edition: Robert Laffont

La Mort de l’auteur, Nnedi Okorafor (par Didier Smal)


En bon français, La Mort de l’auteur est un chef-d’œuvre – autant annoncer la couleur en ouverture de critique, ça évite les malentendus. Chef-d’œuvre littéraire, avec un procédé narratif d’une simplicité absolue, que d’aucuns trouveront convenu au possible (on y revient plus loin), mais qui permet de donner au roman tout son sens, éblouissant, après avoir fait vivre des personnages, même ceux qui ne sont pas vivants au sens propre, durant quatre cents pages et plus – et ainsi donner au lecteur le regret d’une dernière page qui, bien que dénuée de tout tragique (le titre du roman est à prendre au sens humain, au sens de la fin d’une part de soi qui laisse la place à une autre part), exclut d’une vie, celle du personnage principal, complexe et à l’âme profonde, que le lecteur a appris à aimer. Mais chef-d’œuvre aussi au sens artisanal, puisque l’autrice, l’Américano-Nigériane Nnedi Okorafor, siglée science-fiction (ce genre qui « aborde la différence, permet de voir davantage, d’examiner la nature humaine et d’inventer demain »). et fantasy, affirme en interview avoir porté en elle le présent roman trente années durant – c’est-à-dire plus longtemps qu’a duré sa carrière littéraire, c’est-à-dire depuis qu’elle a vingt ans. C’est dire si elle l’a mentalement ciselé, peaufiné, fait grandir – jusqu’au moment de l’offrir au monde.

Tant qu’à faire annoncer la couleur, annonçons aussi, c’est rare, celle des larmes –de joie, de bonheur, d’un sentiment exaltant difficilement définissable qui a pris à la gorge et les a fait surgir, parce que… Parce que quoi ? Parce que l’ultime chapitre de La Mort de l’auteur est une grande page sur l’humanité et son désir d’histoires, et sa capacité aux histoires. À ceci près que cet ultime chapitre est le fait d’un robot – comme si Nnedi Okorafor, avec une puissance rare, disait à la fois la fin des histoires et le début de toutes les autres, pas même en un cycle de renaissance, mais dans une continuité lumineuse – car nous ne sommes pas homo sapiens, nous sommes pan narrans, le singe qui (se) raconte et que lorsque nous créons des machines nous ne savons faire autrement que leur donner le goût des histoires. Que serons-nous demain, que sommes-nous aujourd’hui, et dans quel rapport au passé, puisque nous sommes aussi des êtres temporels, semble demander Okorafor ? Des histoires, répond-elle. Et cette réponse est sublime, bouleversante d’exactitude. Avec cette question sous-jacente : quelle histoire vas-tu écrire, non pas sur le papier, mais sur, dans l’âme de l’Autre ? Quelle histoire vas-tu être ? Ou comment un roman siglé « science-fiction » incite le lecteur à plonger profond en son âme et loin vers le cœur de la galaxie et vers ses limites inexistantes en un même mouvement – le mouvement de l’amour ? Va savoir.

Alors, que raconte ce roman ? Rien, comme tout grand roman : La Mort de l’auteur, c’est l’histoire d’une femme prise entre deux cultures, l’américaine et la nigériane, paraplégique de surcroît, qui écrit par accident un roman de science-fiction qui rencontre un succès phénoménal et touche l’humanité dans son ensemble. Point. Et c’est tout ? Ben non, bien sûr, sinon Madame Bovary ne serait que l’histoire d’une bourgeoise de province qui se suicide par dépit amoureux et déconvenue financière. La Mort de l’auteur est donc l’histoire de Zelunjo, plus souvent abrégé en Zelu, Onyenezi-Onyedele, qui tombe d’un arbre lors d’un jeu et devient paraplégique ; elle a une douzaine d’années, et sa vie va en être bouleversée, sans parler du regard des autres. Désormais incapable de marcher, mais pourvue d’une musculature de nageuse pour le haut de son corps, elle combat mais subit aussi le mépris de la part de sa famille au Niger (la « loi de la jungle »). Elle suit des études de lettres, devient vacataire dans une université et s’en fait licencier, elle qui donnait un cours de création littéraire tout en se débattant avec l’écriture d’un roman sous haute influence de Toni Morrison et Jamaica Kincaid – elle abandonne tout et, par une forme de réactivité étrange, elle qui ne s’intéresse en rien à la science-fiction, se lance dans l’écriture de Robots Rouillés, une histoire se déroulant dans un monde d’automates.

De Robots Rouillés, Okorafor propose quelques chapitres au fil de La Mort de l’auteur, disséminés avec sagacité, avec un sens aigu de la pondération narrative : ils apparaissent comme autant de contrepoints à l’histoire de Zelu, juste au moment où celle-ci prend une autre direction – comme si l’histoire d’Ijele et d’Ankara, une « SansCorps » et une « Hume » était un miroir tendu à celle de Zelu (Ankara voit ses jambes de robots détruites puis reconstruites ; Zelu perd l’usage des siennes, mais se verra offrir des « exos » qui lui permettront d’à nouveau adopter la position debout), ou même une clé de décodage, mais une clé forgée dans un nuage, car tout est souple, tout est fluide, tout est léger, chez Okorafor (normal : se placer sous l’égide de Douglas Adams en intitulant un chapitre « Salut et merci encore pour le poisson », ce n’est pas anodin), et elle laisse s’agencer les diverses pièces du roman dans l’esprit du lecteur, qui en vient à juste s’impatienter du chapitre suivant – y compris les huit intitulés « Interview », dans lesquels des proches de Zelu la racontent à leur tour, comme si il était nécessaire de connaître le regard des autres pour la comprendre, cette jeune femme combative par nécessité, sensible et amoureuse par désir. Trois biais pour un personnage, c’est dire si Okorafor donne à la connaître, Zelu – et en fait un être magique car d’une humanité flamboyante.

Au fond, ce qui anime Zelu, malgré tout ce qui lui arrive d’extraordinaire, c’est le désir d’être comprise, par sa famille avant tout, qui tend à la rejeter et la juger en bloc, sans nul sens de la mesure, jusqu’à un événement qui dira à cette famille à quel point Zelu l’aime et désire pourtant s’enfuir (pour mieux revenir, comme souvent dans nos vies), mais aussi par tous ces gens qui la suivent sur ses réseaux sociaux puis se déchaînent contre elle parce qu’elle a répondu honnêtement à une question très orientée posée par une animatrice de show télé qui ressemble un peu à Oprah Winfrey, question relative à sa responsabilité de se montrer honnêtement et fièrement au monde au lieu de porter des « jambes robotiques » couvertes par une robe ; sa réponse est exemplaire : « Vous me jugez ? Parce que mes jambes ne fonctionnent pas ? Parce que je cherche à tâtons une porte de sortie ? Vous osez me demander ça, vous qui n’aurez même pas à réfléchir au fait de vous lever pour sortir de ce plateau en fin d’émission ? Tant mieux pour vous. Mais je ne dois rien à personne. Je ne suis… je ne suis le robot de personne. » Au fond, ce que demande Zelu, c’est d’être acceptée dans ses choix, y compris par l’homme qu’elle aime et qui l’aime, Msizi (qui sait qu’aimer c’est parfois renoncer), sans qu’on la juge, sans qu’on attende d’elle ce qu’elle ne peut pas (écrire une suite à Robots rouillés, bien qu’exigé par le contrat la liant à son éditeur, lui est impossible), sans qu’on l’oblige à poser des choix alors que son identité n’est pas à définir absolument (nigériane ? américaine ? les deux ? handicapée ou renouvelée par des « exos » et l’absence de gravité ?), sans surtout qu’on déforme son propos (l’adaptation cinématographique de Robots rouillés, américanisée au possible, retirant du récit tout ce qu’il a d’africain et donc toute altérité bienvenue, tout regard autre sur un avenir sans l’humanité). C’est une personne, en laquelle, aussi curieux que cela puisse paraître, tout le monde peut se reconnaître, même un prof de français belge d’origine caucasienne capable d’aller courir sans « exos » - car sa destinée, avec tout ce qu’elle comporte d’extraordinaire, et que l’on tait pour en laisser la surprise au lecteur à venir, est au fond notre destinée à tous : celle d’une histoire, on y revient, dont on espère qu’elle sera belle, qu’elle en croisera d’autres, nombreuses et belles aussi, et qu’elle sera digne d’être bien racontée, avec le mot « amour » revenant sans cesse là où on ne l’attend pas, quand on raconte une relation entre deux robots, par exemple. Que quelqu’un, le temps d’une veillée au moins, en propose une narration aussi fidèle qu’exaltante (« Et quelle histoire ce serait ! Dramatique, bouleversante, choquante et satisfaisante, à défaut d’être décisive. »). Avant qu’on se transforme en or, pour citer la chanson A Bunch of lonesome heroes de Leonard Cohen.


Didier Smal


Nnedi Okorafor est une autrice américano-nigériane de science-fiction et de fantasy. Son œuvre a été primée à de multiples reprises ; ses préoccupations la rapprochent singulièrement de l’afro-futurisme.


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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.