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La Mélodie, Jim Crace

Ecrit par Léon-Marc Levy 04.09.18 dans La Une Livres, Rivages, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman

La Mélodie (The Melody), août 2018, trad. anglais Laetitia Devaux, 267 pages, 21 €

Ecrivain(s): Jim Crace Edition: Rivages

La Mélodie, Jim Crace

 

Jim Crace a toujours une intention au-delà de l’écriture d’une nouvelle œuvre. Avec QuarantaineMoisson, il nous avait montré ses hautes préoccupations morales, son obsession de la lutte entre le bien et le mal. Dans ce roman (à la limite du conte), il est de nouveau témoin de son temps, nous livrant une histoire en prise avec les fléaux de notre époque, la lâcheté, le rejet de l’autre, l’égoïsme des hommes.

Une affaire des plus étranges surgit – le mot est exact – dans la vie morne du vieux Busi, chanteur de charme sur le déclin et veuf inconsolé. Habitué aux bruits incessants que font divers animaux cherchant pitance dans ses poubelles devant sa villa à la nuit, il trouve cependant un soir que le tintamarre est plus important que de coutume. Il sort devant sa porte pour voir et il est assailli par… quelque chose, quelque bête ou quelqu’un.

« A l’instant où la créature quitta l’abondance du garde-manger pour se jeter sur lui, Busi n’aurait su dire ce que c’était. Un être vivant féroce et dangereux, sans aucun doute, qui avait dû se glisser dans la maison pendant que Busi remettait la cour en ordre. Mais de quelle espèce ? Il l’ignorait. Mâle ou femelle ? Cette odeur n’était pas celle d’une femelle. Elle ne provenait ni d’un lit, ni d’une femme, elle n’était ni douce ni salée. C’était une odeur âcre, qui ressemblait d’abord à une odeur de crasse. Ça ne sentait pas mauvais, en tout cas, ça n’était pas une odeur d’excréments. Ni de sueur. On aurait dit un mélange de terre, d’humus et d’amidon. Une odeur d’épluchure de pomme de terre. La peau de cette créature était aussi lisse et humide qu’une pomme de terre pelée. Et nue, aussi. Nue comme une pomme de terre pelée ».

Busi est vite certain, bien que n’ayant pas vu la « chose », qu’il s’agit d’un jeune humain nu et affamé. Très vite, son visage lacéré va faire la une des journaux locaux et au-delà, tous assoiffés de buzz. Et une vague de phobie va déferler sur la ville et le pays. On signale partout des « incidents », femmes attaquées par des indigents, agressions de toutes sortes. Un journaliste en particulier, en quête de notoriété, va s’illustrer dans cette campagne. Et comme il a un O défectueux sur sa machine à écrire ce qui donne un tour cocasse aux billets qu’il envoie à son journal :

« Il fallait mettre fin au pourrissement de la situation (“Une acti n urgente, une acti n f rte, une acti n radicale”) sinon, notre ville serait bientôt contrôlée non plus par la police, mais par une tribu de sauvages, de “bipèdes en haill ns”, pour qui les grandes et petites rues s’apparentaient aux ravins et sentiers des gens de l’ancien temps : “Cette ville sera bient^t leur jungle” ».

Le rapport à notre actualité est évidemment saisissant et Jim Crace tisse ainsi une véritable fable morale contre notre monde, fait de peurs et de rejets, d’égoïsme et de fermeture.

Mais au-delà de ce conte à visée morale, Jim Crace nous offre surtout dans ce roman un splendide portrait d’un homme au seuil de la vieillesse. Busi est un homme seul, et si sa notoriété de chanteur/compositeur reste vive, elle ne l’occupe plus guère. Les concerts sont devenus rarissimes et il ne compose plus. Surtout, c’est un homme seul, accroché à la villa où il a vécu avec Alicia, sa femme morte, et dont la trace est ancrée dans sa mémoire à jamais. La maison, les objets suffisent difficilement à lui faire supporter sa douleur tant ils lui rappellent l’être aimé disparu.

« Une pièce n’apporterait jamais le réconfort qu’apporte une femme, surtout lorsque ladite pièce avait été décorée et meublée par votre compagne disparue. Le style et les choix étaient tous ceux d’Alicia. La forme de son corps était incrustée dans les fauteuils et les coussins ; les miroirs s’étaient ternis en sa présence ; les cercles sur la table attestaient des milliers de fois où elle y avait posé sa tasse. Les vieux verres en cristal s’étaient tous un jour inclinés vers ses lèvres ; l’édredon la couvrait le jour où elle avait rendu l’âme. La mort ne nettoie ni ne balaie rien après son passage. Nous laissons d’autres traces que nos cendres ou nos os ».

C’est Busi pourtant le seul véritable héros de cette histoire, parce que le vieil homme a l’éternelle jeunesse du cœur et de l’âme : la générosité, la tolérance, la bonté.

Jim Crace écrit un conte d’aujourd’hui, rendu dans la soyeuse traduction de Laetitia Devaux, pour notre plus grand plaisir du cœur et de l’esprit.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Jim Crace

 

James "Jim" Crace, né le 1er mars 1946 (68 ans) à St Albans dans le Hertfordshire, est un écrivain britannique.

Il obtient le National Book Critics Circle Award en 2000 pour Being Dead (L’Étreinte du poisson).

 

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil