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La Malle sanglante suivi de Laquelle ?, Maurice Level (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 23.11.18 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, Libretto

La Malle sanglante suivi de Laquelle ?, octobre 2018, 176 pages, 8,10 €

Ecrivain(s): Maurice Level Edition: Libretto

La Malle sanglante suivi de Laquelle ?, Maurice Level (par Yasmina Mahdi)

 

 

La nouvelle La Malle sanglante (parue en 1921) de Maurice Level (1875-1926), débute par une scène quasi-cinématographique, avec un petit groupe d’individus attablés sous une lampe basse, autour d’une partie de cartes, dans une ambiance glauque, incluant les ingrédients de base de la littérature populaire : une sorte d’entraîneuse (une parvenue), petite amie d’une « brute » (un étudiant en médecine), l’alcool, la rude camaraderie et la phallocratie des jeunes hommes. Entre ces fils de famille corrompus et l’ancienne petite paysanne « goûtant une fierté à être sortie de si bas (…) Papa à l’atelier, maman à ses ménages », les univers sont divisés, clivés, ainsi que les désirs – le rêve masculin de gagner au jeu et le souhait féminin d’une escapade en amoureux à la campagne. L’on retrouve un peu l’ambiance d’une comédie douce-amère à la Maupassant, Level se révélant en quelque sorte le fils spirituel du célèbre écrivain, avec une génération de différence.

Dans ce début de XXème siècle, l’individu, perdu dans la masse, baigne dans sa solitude. Il peut jouer son honneur et son existence au cours d’une partie de poker. La bienséance aristocratique a disparu (ainsi que les privilèges, même si la bourgeoisie envoie ses fils dans les grandes écoles), il ne reste qu’un avenir sombre et incertain, compromis par le hasard. Les propos cinglants laminent l’espoir et le futur, le constat est abrupt, comme une mise en garde inéluctable, « qui perd paye (…) Ce qui est fait est fait ». Plus rien n’a de « valeur » (le mot de l’auteur), sauf l’argent, distribué en espèces sonnantes et trébuchantes. L’échéance de la perte des économies est consécutive à l’échéance de la mort ; entre les comptes bancaires, le calcul monétaire des gains ou de la perte de gain, le chiffre règne en maître. Gagner au jeu reste l’unique perspective d’évasion d’un destin contrarié, mais qui condamnera les perdants. Du côté féminin, la traditionnelle tendresse « d’une petite grue » est aussi factice que le soyeux des tissus, le luxe des bijoux. Du côté masculin, l’ironie, la menace par les armes et le suicide s’opposent à la sentimentalité de la jeune fille. Notons la métaphore du coussin comme succédané féminin – un ersatz de sofa. Les objets eux-mêmes sont des ersatz de ceux qui les possèdent un instant et les manipulent. Ou pour le dire autrement, ils accompagnent comme signifiants les identités des personnages, brouillant leur provenance et les attributs premiers de leur sexualité. L’intrigue penche alors vers le suspense, le quiproquo inquiétant. Les tirades sont celles d’une pièce de théâtre, énergiques et heurtées. Divers sentiments contradictoires bousculent les personnages – deux étudiants en médecine –, les mettent à nu. La narration se dirige vers le roman gothique. Des solutions s’envisagent à une vitesse folle, en un tour complet, passant du calme à la rixe, du répit à l’horreur, de la fuite à la sécurité, de la hargne à la peur, du courage à la lâcheté, comme si l’auteur éliminait peu à peu les composantes du récit pour ne laisser subsister que l’épouvante.

Les locutions, les descriptions dénotent d’une époque et de ses mœurs, des classes sociales. L’homme moderne n’est plus confronté qu’à sa conscience et son salut sur terre. Le lecteur est prévenu, complice des méfaits commis et astreint à en prendre une part de responsabilité. Le temps est également le facteur principal qui lie et délie les aventures et leurs issues. Le roman plonge dans une phase oxymorique, le délice de l’effroi. Le temps est fragmenté, minuté par telle décision ou telle action. Ainsi, le lecteur partagera l’urgence de La Malle sanglante

Dans la seconde nouvelle, intitulée Laquelle ?, datant de 1906, le sujet est prétexte à disserter. Le ton est proustien, construit à la recherche de quelque chose qui n’existe pas, sauf en rêve, au cours d’une promenade en bord de mer. Le tennis, puis le golf, remplacent le poker, et encore une fois, le corps est blessé, le désastre surgit et marque les limites du réel et de la volonté. Ce qui est de l’ordre du désir se déprécie au fur et à mesure. Les pensées des personnages sont radiographiées et Maurice Level en révèle la monstruosité – ici, par la gémellité. Les éléments se contaminent les uns avec les autres. La puissance des femmes s’exerce de façon machiavélique et impitoyable. Le mal est volatil, contamine jusqu’à l’ingénuité des adolescentes. L’auteur a recours aux points de suspension, l’inconscient du texte. Cette hachure recule dans le temps l’élucidation du mystère, empêche de comprendre l’énigme. « L’important dans ces trois points, est ce qu’ils soutiennent une suspension, dans le sens d’une ouverture » précise Julien Rault [Poétique du point de suspension. Essai sur le signe du latent, Éd. Nouvelles Cécile Défaut, 2015] ; ce qui forme une « demande que, d’après Lacan, émerge à partir de la peur » (Idem).

Pour conclure, l’on retrouve le dédoublement du Horla (texte de Guy de Maupassant, de 1886), les moments d’angoisse, le cauchemar de l’inachevé, le fantasme de l’amour menacé – ce qu’Antonia Fonyi [CNRS], analyse comme « pathologie du texte ». Sans dévoiler plus avant ce livre qui use de la rupture pour provoquer l’insolite, soulignons également la préface de François Rivière qui relève Maurice Level d’un « si long purgatoire ».

 

Yasmina Mahdi

 


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A propos de l'écrivain

Maurice Level

 

Maurice Level, né le 29 août 1875 à Vendôme et décédé le 14 avril 1926 à Rueil, est un écrivain, journaliste et dramaturge français.

 

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.