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La Maison Golden, Salman Rushdie (par Christelle Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard 05.12.18 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman

La Maison Golden, août 2018, trad. anglais Gérard Meudal, 416 pages, 23 €

Ecrivain(s): Salman Rushdie Edition: Actes Sud

La Maison Golden, Salman Rushdie (par Christelle Brocard)

 

Un millionnaire arrogant et ses trois fils, émigrés d’une ville mystérieuse puisqu’il leur a formellement enjoint d’en taire le nom, viennent s’installer dans les « Jardins » cossus de Greenwich Village, à New-York. L’arrivée soudaine de cette famille et de sa livrée haute en couleur sidère et inquiète le voisinage. Chacun observe, commente, suppute et conspire à l’édification du mythe de ceux qui se font appeler : Néron, Petronius, Apuleius et Dionysos Golden. René, le narrateur, un jeune cinéaste ambitieux, se passionne plus que tout autre pour cette intrigue familiale qui vient à point nommé se jouer et se dénouer sous ses yeux, et dès lors constituer une mine d’inspiration inestimable pour son prochain film. Aussi va-t-il se frayer, à force de persévérance et d’ingéniosité, un chemin équivoque dans l’intimité énigmatique du clan Golden, jusqu’à occuper auprès de chacun de ses membres une place aussi singulière que périlleuse et audacieuse. Car à mesure qu’il perce le secret d’un ancien potentat de la mafia indienne ou qu’il spécule sur les ombres de son passé, il prend part, à son insu, à l’effondrement d’une dynastie familiale dont le destin tragique est inscrit dans les noms d’emprunt des principaux protagonistes. L’équilibre du monde est ainsi préservé : à l’arrogance d’un empire gigantesque et malhonnête répond la chute vertigineuse.

A l’instar de son narrateur, Salman Rushdie est obsédé par le cinéma. Aussi doit-on à cette obsession le rythme très alerte du roman, dont la brièveté des chapitres évoque le dynamisme et l’enchaînement des scènes d’un film, et dont l’écriture épouse parfois même la forme du scénario. L’incroyable richesse de l’intertextualité cinématographique couvre par ailleurs un large spectre du grand écran, qu’il soit indien, américain ou européen : de la Nouvelle Vague à Bollywood, en passant par Le ParrainGatsby le Magnifique, ou encore Batman, c’est tout le cinéma mondial qui résonne et abonde dans La Maison Golden. Ce foisonnement, s’il peut dérouter ou intimider au premier abord, est vite contenu par une intrigue haletante dont l’architecture narrative est remarquablement bien agencée. Outre la forme et la structure, originales et ingénieuses, c’est aussi et surtout le fond du roman qui consacre une œuvre de très grande envergure. La question du mal, celle de l’arrogance, de l’héroïsme, de la bassesse, de la folie, de l’émigration et de l’exil se croisent, se nuancent et s’agrègent à celle de l’identité, ici la plus manifeste et substantielle : à l’heure où les identités deviennent de plus en plus conflictuelles en raison des multiples critères qui peuvent être invoqués (religion, nation, territoire, ethnie, genre, etc.), est-il possible de changer complètement d’identité, et pour ce faire, rejeter son passé et trahir son éthique ? En plaçant toutes les clés du roman dans le passé de ses protagonistes, l’auteur semble pencher pour l’impossibilité d’échapper à son destin. Au lecteur de s’interroger sur cette question épineuse en se plongeant dans ce grand, voire ce très grand Salman Rushdie, servi par la brillante traduction de Gérard Meudal.

 

Christelle d’Hérart-Brocard

 


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A propos de l'écrivain

Salman Rushdie

 

Salman Rushdie, né le 19 juin 1947 à Bombay, est un écrivain britannique d’origine indienne. Son style narratif, mêlant mythe et fantaisie avec la vie réelle, a été qualifié de réalisme magique. Objet d’une fatwa de l’ayatollah Khomeini à la suite de la publication de son roman Les Versets sataniques (1988), il est devenu un symbole de la lutte pour la liberté d’expression et contre l’obscurantisme religieux. Il a publié une dizaine de romans, dans certains desquels on retrouve les influences de Günter Grass et de Mikhaïl Boulgakov, des essais et des nouvelles.

 

A propos du rédacteur

Christelle d’Herart-Brocard

 

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Christelle d’Herart-Brocard : Houellebecquienne à ses heures perdues, elle n’a pas pour autant choisi Dublin mais Londres pour étudier la langue anglaise. Paris lui manque. Sur les traces de Michel, elle reviendra donc de son exil, un jour, et reprendra ses études doctorales. En attendant, elle lit et écrit pour La Cause, et ça lui fait du bien.