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La fille, Tupelo Hassman

Ecrit par Patryck Froissart 30.04.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Christian Bourgois

La fille (Girlchild), traduit de l’anglais (USA) par Laurence Kiefé, janvier 2014, 346 pages, 20 €

Ecrivain(s): Tupelo Hassman Edition: Christian Bourgois

La fille, Tupelo Hassman

 

La fille, c’est R.D., Rory Dawn

La mère, Johanna Hendrix, c’est Maman, dans le texte

La grand-mère, c’est Grandma

Ce sont là les trois personnages principaux de ce roman, dont la plus remarquable des multiples qualités consiste en le fait que la narration est faite à la première personne par La Fille elle-même.

Le lecteur découvre donc, du point de vue de l’enfant qu’est Rory Dawn puis de l’adolescente qu’elle devient, la vie quotidienne d’un quartier oublié, défavorisé, de Reno, cité poussiéreuse du Nevada, connue pour ses casinos et pour la facilité qu’elle offre à tout couple marié de promptement divorcer.

C’est pour ces deux raisons que vient s’y établir d’abord Grandma, joueuse invétérée qui ne supporte plus Grandpa. C’est là qu’un jour la rejoint, avec La Fille, Maman, la belle hippie, après y avoir elle aussi divorcé, laissant au loin les quatre demi-frères de Rory Dawn. Les deux femmes s’installent, chacune dans sa caravane, à proximité l’une de l’autre, dans la zone péri-urbaine miséreuse de La Calle, un monde qui a ses propres lois que les autorités locales feignent soigneusement d’ignorer.

Grandma travaille le jour et s’installe au casino le soir. Maman travaille dans un snack, se saoule assidûment, et collectionne les amants. Rory Dawn rêve de devenir scoute. Vite remarquée dans son école pour être douée en rédaction et en orthographe, elle observe, subit, commente en un long monologue, lucide et naïf, avec son regard d’enfant, ses mots d’enfants, ses opinions d’enfant.

« Maman a peut-être bien été une fille facile, mais ça ne me dérange pas trop parce que, n’importe quelle fille facile vous le dira, donner l’impression que c’est facile, c’est un sacré travail ».

Quand Grandma est trop occupée à jouer pour la garder pendant que Maman est de service de soirée, La Fille est confiée au Quincailler, le père de son amie Carol.

« Voilà comment le Quincailler s’arrange pour que les lumières s’éteignent. Je dis que j’ai besoin d’aller au petit coin et il dit qu’il va m’aider, il me prend par la main et nous allons au fond du magasin… »

Alors se produit l’indicible. Alors le récit s’emplit de non-dits, et des pages toutes noires apparaissent, parsemées çà et là de sections de phrases incohérentes, plus effroyablement suggestives peut-être qu’une suite locutoire ordonnée, plus terriblement réalistes certainement qu’une ordinaire linéarité narrative. Car dans ce monde-là, on se tait.

« Je n’ai jamais vraiment parlé du Quincailler à maman. Il avait ses menaces : putain, t’avise pas de jamais raconter ça. Elle avait les siennes : je tuerai celui qui essaie… »

Pourtant, tout se sait, et la loi du quartier s’appliquera au Quincailler, sans bruit, sans esclandre, de façon feutrée, sans qu’on y mêle les autorités. L’épisode (c’est par ce mot que Maman désigne ce qui est arrivé), bien que centralement crucial dans le roman, est tragiquement banalisé, comme faisant partie des choses qui arrivent.

L’auteure possède l’art de faire retomber opportunément la tension narrative par l’insertion régulière de documents administratifs, de rapports d’assistantes sociales, d’articles de presse, d’arrêtés de verdicts judiciaires, de lettres, en en respectant le style et parfois les fautes, ce qui contribue à conférer au récit le réalisme choquant qui en fait un roman de société intensément percutant.

« 14/10/69 – Visite à domicile – Hendrix Johanna n° 310.788 : Mrs Hendrix a téléphoné à l’assistante sociale un jour férié pour rapporter qu’un incendie s’est déclaré chez elle la nuit précédente et quand la police est arrivée pour enquêter sur l’origine de cet incendie, ils ont découvert de la marijuana et arrêté Mrs Hendrix… »

D’autres insertions reproduisent les jeux solitaires et les constructions intellectuelles de La Fille, et rappellent constamment, et cruellement, au lecteur, l’âge, l’intelligence brillante et la lucidité émouvante de la narratrice.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Tupelo Hassman

 

Tupelo Hassman est diplômée du MFA Program de Columbia. Elle a publié de nombreux écrits dans divers magazines et revues, parmi lesquels The Boston Globe, Harper’s Bazar, The Independent, Portland Review Literary Journal, Paper Street Press, Tantalum, We Still Like et ZYZZYVA, ainsi que 100 Word Story, FiveChapters.com et Invisible City Audio Tours. Pour La fille, son premier roman, elle a reçu le Alex Award de l’année 2013. Tupelo Hassman vit à Los Angeles.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ipagination Editions), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc.