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La fille à histoires, Irène Frain

Ecrit par Philippe Leuckx 18.10.17 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Seuil

La fille à histoires, septembre 2017, 272 pages, 18 €

Ecrivain(s): Irène Frain Edition: Seuil

La fille à histoires, Irène Frain

 

En quarante-deux chapitres, la romancière livre au lecteur sa vérité, à l’âge où l’enfance décante de toutes ses frayeurs ou autres blessures.

Comme dans Sorti de rien (Seuil, 2013), le récit creuse les matières natales, toutes de Bretagne et de familles marquées par les origines.

Quand un livre, cette Fille à histoires, pousse à relire ce beau Sorti de rien, c’est que le miracle de l’écriture authentique agit, donne du prix à ce qui s’est écrit, dans la même qualité d’atmosphère, de racines familiales et de parfum d’une époque révolue.

L’après-guerre a marqué les familles. De là ont surgi tant d’étroites vies, mesurées à l’aune des besoins immenses, des soucis d’argent, du manque de logements. Quand le n°3 d’une famille, Irène, naît, c’est au plus mauvais moment pour cette mère qui avait le projet de « faire bâtir » pour échapper à l’étriqué logement où ils logeaient, son mari, elle et ses deux premières filles, trente-cinq mètres carrés, avec la promiscuité des voisins, le WC à partager, etc.

Irène – dont le prénom suggéré par la mère par provocation à son mari entiché d’une Irène avant leur mariage – est d’emblée le boulet pour cette mère et le courant ne passera pas, quoique l’enfant ait aimé cette femme avare de caresses à son endroit, qui la poussera à rechercher une vraie mère auprès d’une voisine, baptisée « maman » au grand dam du père, renommée « Maman Ec ». Quoique l’auteur aujourd’hui fasse tous les efforts pour lui trouver, à cette mère abandonneuse et revêche, des excuses : la misère du temps, l’étroitesse des esprits, le manque de place.

Le récit, teinté des mêmes thématiques d’une Ernaux (dans La placeUne femmeLes années…), jusqu’à évoquer la « honte » ressentie par les géniteurs, jusqu’à partir de photos pour relancer le récit de ces années, non pas malheureuses, mais solitaires : l’enfant, la petite fille, l’adolescente s’inventera nombre de mères de papier, de personnages, dans un grenier où trône la valise « interdite », qui contient les archives du couple (lettres écrites sous l’Occupation).

Avec beaucoup de sensibilité, de tact, de densité aussi, Irène évoque ces années cinquante (elle est née en 1950), sa famille : ses trois sœurs, son frère, le père et la mère, si réticents à l’écriture de peur de laisser des fautes d’orthographe, sa Grande-Marraine, sa tante Mado, qui la tiendra lors du baptême d’Irène, dont on prévoyait la mort rapide à cause de la chétivité du nourrisson…

On entre en plein cœur d’un projet : réhabiliter la mère en creusant au plus profond d’une vie. Les pages où Irène brosse le portrait de cette femme qui a toujours eu du mal à aimer cet enfant non désiré, qui prenait un plaisir fou à raconter des histoires, sont lourdes d’affection rentrée, de lucidité sans cesse revivifiée par le souvenir : Irène décrit une mère vaillante mais très opposée à ce que sa fille puisse un jour écrire sur eux tous. La mère pourtant sera fière de ce qu’Irène écrit, de ce que sa fille « vivace », qui n’a pas voulu mourir, qui a résisté, est devenue : un écrivain, un vrai.

Bien sûr, il y aura le livre « interdit », rejeté par la mère, ce Secret de famille.

Bien sûr, il y aura, après la mort des parents, le retour chez elle des livres qu’Irène a dédicacés aux deux.

Le talent de Frain, tissé de fluidité romanesque et de vérité familiale, ressuscite une époque : les sœurs d’Irène, Sœur Souveraine et Sœur Modèle ; le père qui adore cette petite qui est douée et qui deviendra écrivain ; le monde des voisins ; les cancans nés de la promiscuité ; les livres d’enfant dont on se régale, les Alice au pays des merveilles ou autres Club des Cinq ; la scène grandiose de réception « collet monté » par la mère de la grand-tante d’Irène, Grande-Marraine, que la mère traite de « chameau », qu’elle a reçue « front buté, bouche pincée ».

Comment oublier ces pages où Irène parle de la honte du père :

C’était un expert en honte. Il en connaissait la gamme entière, des courtes hontes à celles qui durent toute une vie. Et il les voyait venir. Dès qu’une honte se profilait à l’horizon, je me souviens, il plissait les yeux, l’air de dire : « Viens donc ici, toi, tu vas voir comment je vais te feinter ! » C’est qu’il en avait connu, des hontes, tout petit, pauvre entre les pauvres qu’il était… Il avait fui la misère noire de la Bretagne intérieure pour rejoindre la côte de Lorient avec pour seul bien une musette et un vieux vélo, il s’était fixé un objectif : ne plus jamais se faire humilier (p.61).

Comme Françoise Lefèvre, Nicole Avril, Annie Ernaux, Anne Philipe, Irène Frain réussit à donner de la vie de ses proches et de la sienne des pages bouleversantes de vérité humaine.

 

Philippe Leuckx

 


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A propos de l'écrivain

Irène Frain

 

Irène Frain, née Le Pohon, le 22 mai 1950 à Lorient (Morbihan), est une femme de lettres française, romancière, journaliste ethistorienne. Elle est membre fondateur du Women's Forum for the Economy and Society.

 

A propos du rédacteur

Philippe Leuckx

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Philippe Leuckx est un écrivain et critique belge né à Havay (Hainaut) le 22 décembre 1955.

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, italienne, portugaise, japonaise

Genres : romans, poésie, essai

Editeurs : La Table Ronde, Gallimard, Actes sud, Albin Michel, Seuil, Cherche midi, ...