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La femme d'un homme qui, Nick Barlay

Ecrit par Yann Suty 19.02.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Iles britanniques, Roman, Quidam Editeur

La femme d’un homme qui (The wife of a man who), trad. de l’anglais (Royaume-Uni) Françoise Marel, 364 p. 23 €

Ecrivain(s): Nick Barlay Edition: Quidam Editeur

La femme d'un homme qui, Nick Barlay

 

Joy est la femme d’un homme qui… est retrouvé mort dans une chambre d’hôtel de Leipzig, dans des circonstances incongrues. Il s’est étranglé avec un collant. Un Golden Lady. Séance d’asphyxie auto-érotique qui a mal tourné.

Joy est la femme d’un homme qui… menait une double vie. Une double vie qu’elle va s’employer à éclaircir, au fil d’une enquête qui la mènera en Allemagne et en Belgique.

Mais, d’abord un mot sur la manière dont l’histoire est racontée.

Nick Barlay explose les codes narratifs en recourant à l’utilisation du « tu ». Mais ce n’est pas un « tu » traditionnel, un je qui s’adresse à un autre, c’est plutôt un « tu » intérieur, un « tu » d’une personne qui se parle à elle-même. C’est comme si Joy commentait ce qu’elle faisait, mais avec un effet de distance, comme si ce n’était pas tout à fait elle qui était embarquée dans cette histoire. D’ailleurs, ce n’est pas elle, mais plutôt pas la femme d’un homme qui…

« Le 11 novembre, tu survoles l’Europe, à destination de la scène de sa mort. Tu n’es pas encore tout à fait remise, c’est ce que tu te dis, même des mois après avoir quitté le service, un peu déphasée, en arrêt maladie, tombée des nues, bredouillant tes pensées comme si tu étais accompagnée d’un double, un double au-dessus de toi, ou à côté de toi, ou derrière toi, qui regarde le cours de ta vie, te regarde boire et t’enivrer, manger et vomir, sans jamais perdre pied, coupée de l’alcool, de la nourriture, et de la mort d’un mari à peine connu. Il était à peine connu. Pourtant, tu le trouvais parfait avant d’apprendre les circonstances de sa mort. Comment tout ça est-il possible ? ».

La narration à la deuxième personne provoque un rythme très particulier, comme un effet de scansion. Le lecteur est happé. Si Joy se parle à elle-même, c’est aussi, finalement, au lecteur qu’elle s’adresse en le plaçant au cœur de son enquête, de ses doutes, de sa folie. Plus qu’un témoin privilégié de la reconstruction d’une vérité, il en devient l’acteur.

Mais la vérité… Quelle vérité ?

« Tu te souviens que ce qu’il disait n’était pas vrai, mais qu’il se servait de la vérité pour mieux la dissimuler. A-t-il toujours menti ou jamais ? Comment peut-on dissimuler la vérité sous la vérité ? ».

Joy ne connaissait pas l’homme qu’elle a épousé six mois plus tôt. Il n’a fait que lui mentir. Il s’est inventé une vie, a composé un personnage à mille lieues de celui qu’il était vraiment. Ou de celui qu’il paraît être. Joy a envie de savoir ce qu’il tramait derrière son dos, qui était vraiment son mari, mais elle le redoute aussi. Elle voudrait savoir et elle préférait enterrer tout ça.

Des premières découvertes l’intriguent, la poussent à essayer d’en savoir plus. Mais est-ce que ce qu’elle découvre est pour autant vrai ? Pas sûr. Car Joy a tendance à abuser d’alcool et de psychotropes qui troublent sa perception de la réalité. En plus, la vérité n’est pas toujours la vérité. On peut s’arranger avec elle, la remodeler, l’imaginer, la reformater, comme son mari avait pu le faire.

« Et alors que tu regardes une porte dans une allée et que tu te souviens d’un homme en imperméable à capuche, une nouvelle angoisse surgit, un choc, une oscillation. L’angoisse que les clés du numéro trente ne correspondent pas du tout à la porte numéro trente. Parce que bien évidemment, dans son monde à lui, dans son esprit, dans l’esprit de Johansen ou de Vincent, il y a des secrets. Rien n’est ce qu’il paraît. Tout est codé, il y a des décalages, des transpositions, des aménagements. Tout ça pour dire que la logique derrière le choix du numéro trente est tout simplement que le trente n’est pas le trente, que le trente est tout sauf le trente en même temps qu’il suggère le trente, comme un nombre en suggère un autre simplement parce qu’il le précède ou lui succède. En l’occurrence, ce que suggère le numéro trente, c’est le numéro vingt-neuf ».

Personne n’est là pour aider Joy et lui permettre d’y voir plus clair. Au contraire, chaque nouveau personnage qu’elle rencontre, chaque décision qu’elle prend complexifie l’affaire. Finalement, elle prend le risque non pas d’éclairer la vie de son mari, de rétablir la vérité, mais de créer une nouvelle réalité. Mais comment le savoir, d’autant plus qu’elle ne peut faire confiance à personne, et d’abord surtout pas à elle-même ?

« Ceux qui savent sont complices. Tout comme ceux qui ne savent pas. Ne pas savoir les rend d’autant plus complices. Parce qu’ils pourraient avoir des soupçons, faire preuve d’imagination. Une fois les soupçons éveillés ou l’imagination débridée, tout pourrait s’éclaircir. Parce qu’après tout, un manque de preuves, c’est d’abord un manque d’attention. Toi non plus, tu ne sais pas ce qui s’est passé. Pourtant, tu es capable d’avoir des soupçons. Capable d’imagination ».

La femme d’un homme qui a des airs polar, mais ce n’en est pas un. Même s’il est question d’une enquête. C’est un livre étourdissant qui met une grosse claque tant par l’histoire que de la façon dont elle est racontée. Le recours au « tu » n’est pas seulement un artifice. L’écriture est dense et virevoltante tout autant, elle prend à la gorge. Elle met le lecteur dans une posture de voyeur tout autant que d’empathie. On est au plus proche de Joy et de folie, mais aussi à distance. On avance avec elle en voyant nos certitudes ébranlées les unes après les autres. Les repères vacillent. Le lecteur devient le personnage. Le personnage devient le lecteur.

« Il va falloir que tu dises quelque chose, que tu inventes un mensonge, pour ensuite couvrir ce mensonge d’un autre mensonge, mensonges en cascades qui t’emmèneront plus loin que ce que tu sais déjà, vers l’inimaginable, un monde sans limites ».

 

Yann Suty


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A propos de l'écrivain

Nick Barlay

 

Né en 1963, Nick Barlay est l’auteur de Curvy Lovebox (1997), Crumple Zone (2000) et Hooky Gear (2001), une trilogie de « contes » urbains qui passent en revue le Londres underground contemporain. Ses romans ont été largement salués par la presse pour « leur “je” brillamment littéraire, leur mélange de réalisme et d’humour et leur subtile chronique de la culture sub-urbaine ».

 

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock