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La colombe et le moineau, Khaled Osman

Ecrit par Patryck Froissart 04.03.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Vents d'ailleurs

La colombe et le moineau, mai 2016, 186 pages, 20 €

Ecrivain(s): Khaled Osman Edition: Vents d'ailleurs

La colombe et le moineau, Khaled Osman

 

Le narrateur adopte en vision interne le point de vue de son personnage principal, Samir, un Egyptien qui s’est parfaitement bien intégré en France après y avoir fait ses études. Maître-assistant à la Sorbonne, chargé de cours d’histoire de la civilisation arabe, Samir, quelque temps après avoir mis fin à une liaison mouvementée avec Basma, une jeune Syrienne, vit une relation stable et calme avec Hélène, de qui il a fait la connaissance alors qu’elle assistait à son cours.

C’est cette situation initiale normalisée que vient brutalement troubler un appel téléphonique. En plein printemps arabe égyptien, en direct de la place Tahrir, un mystérieux correspondant annonce à Samir que son frère jumeau Hicham, avec qui il a n’a plus de contact depuis belle lurette, vient d’être grièvement blessé dans les manifestations, et qu’il le supplie de se rendre d’urgence à son chevet, accompagné de Lamia, leur amie d’enfance, avec qui Hicham a eu autrefois une relation amoureuse.

Or Samir a perdu depuis longtemps la trace de Lamia, étudiante en arts, après l’avoir aidée à s’installer à Paris.

L’intrigue a pour fil conducteur la quête à laquelle se livre alors Samir qui reconstitue bribe par bribe l’occulte trajectoire de Lamia, en faisant appel ponctuellement à un détective privé qui semble tout droit sorti d’un polar américain.

L’appel venu de la place Tahrir renvoie brusquement Samir à ses origines, recrée un lien, douloureux, avec le pays natal, avec le passé, avec une famille, qu’il avait rangés dans un tiroir qu’il n’ouvrait plus.

Mais l’appel provoque aussi des turbulences au sein du couple, Samir n’ayant jusqu’alors jamais évoqué l’existence de son jumeau devant Hélène, qui lui reproche d’avoir à ce point occulté son passé, et qui s’interroge sur l’empressement de son compagnon à retrouver Lamia.

L’histoire est prenante, le suspense est bien entretenu, mais l’intrigue est prétexte. En effet le courant narratif, linéaire bien qu’intégrant des sauts vers l’amont, traverse des phases étales de réflexion sur le contexte de l’année 2011, sur l’actualité française, égyptienne, mondiale, contemporaine de la révolution des printemps arabes.

Prétexte à interrogations politiques, objets de discorde ancienne entre les jumeaux, sur le mouvement révolutionnaire égyptien, sur « la meilleure manière de lutter contre l’autoritarisme du régime », sur la pertinence des valeurs occidentales de défense des libertés et de démocratie dans un pays « aussi complexe et aussi convoité que l’Egypte », sur la nécessité de « d’abord œuvrer à l’éducation des citoyens avant de tenter d’imposer par la force un régime importé », sur la légitimité et la sincérité de l’engagement et des critiques formulées de loin par les émigrés sur le régime et sur les formes prises par la révolution…

« La vérité, c’est que Samir avait eu peur de rentrer, peur de mettre en danger le confort dont il jouissait en France ».

C’est la divergence grandissante de leurs opinions sur ces questions qui a provoqué autrefois la rupture des relations entre les jumeaux.

Prétexte à d’intéressantes discussions littéraires et historiques entre Samir et Hélène, par exemple sur la fonction de la poésie dans le combat politique (Darwich est évidemment évoqué) ou à propos de la décision prise par Rimbaud de sortir de l’imaginaire de l’aventure poétique pour aller vivre son rêve d’aventurier, ou encore sur le sens à donner à l’expédition de Bonaparte en Egypte et sur ses conséquences dans l’histoire égyptienne.

Prétexte à questionnement, à propos de Lamia, sur la difficulté, pour une jeune femme égyptienne musulmane, d’envisager de se consacrer à la peinture.

Prétexte à incursions dans le milieu bohème des artistes en herbe et des professeurs de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts où Lamia a suivi un cursus éphémère mais très remarqué.

Prétexte à prise de position sur le développement des réseaux d’influence islamistes, lorsque les recherches de Samir l’amènent à s’intéresser à un groupe occulte dont le quartier général serait une librairie musulmane du 19e arrondissement. Lamia se serait-elle radicalisée ? Aurait-elle été embrigadée ? Aurait-elle pris le chemin du djihad en Syrie ?

Prétexte à dialogues théologiques, avec « la jeune fille au hijab » rencontrée dans cette librairie, sur la puissance des versets coraniques et sur la numérologie qui permettrait d’en dévoiler la structure savante…

Prétexte à réflexions critiques, et à intertextualité, sous forme d’analyses littéraires, de la part de Samir, dans le cadre de son travail d’assistant d’université, sur telle ou telle œuvre de la littérature arabe, en particulier sur un poème du poète militant Amal Abul-Qassem Donkol dont l’héroïne, Zarqa al Yamama (Zarka la colombe), personnage du patrimoine historico-poétique arabe, donne en partie son titre au roman et dont l’histoire est mise en relation avec la défaite égyptienne de juin 1967 et avec l’intrigue en cours. Intertextualité qui met Samir sur la piste d’une autre héroïne de l’histoire des Arabes, Zabba’, qui, pour l’auteur pourrait être assimilée en partie à Zénobie. Quel lien avec Lamia ?

« Quelque chose lui disait confusément que ce poème n’était pas sans rapport avec sa quête actuelle ».

Prétexte à récurrence de deux vers dont le sens énigmatique obsède Samir :

Qu’ont ces chameaux avec leur pas si lent ?

Rocs charrient-ils ou métal écrasant ?

Ces multiples prétextes ne sont toutefois pas que digressions gratuites que se permettrait un auteur érudit. Ils prennent sens, peu à peu, par rapport à l’intrigue, et donnent sens, parallèlement, à la quête de Samir qui, en recherchant Lamia, se cherche…

Visita interiora terrae rectificandoque invenies occultum lapidem...

Quel sera, dans ce roman de Khaled Osman, l’aboutissement de ce cheminement initiatique très socratique ?

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Khaled Osman

Khaled Osman est né en Egypte mais a grandi en France. Il s’est toujours intéressé à la littérature arabe, d’abord comme lecteur, puis comme traducteur. Déçu par la pauvreté de la bibliothèque arabe traduite en français, il décide un jour d’apporter lui-même sa pierre à l’édifice en s’essayant à la traduction. Après avoir choisi Le voleur et les chiens, un ouvrage de Naguib Mahfouz, il en traduit deux chapitres et les envoie par la poste à l’éditeur Sindbad, pionnier de l’édition de livres arabes en France. Trois semaines plus tard, ce dernier lui commande la traduction complète. Le livre paraît en 1985 et marque le début d’un parcours passionné en compagnie des textes arabes.

Outre des romans, il a traduit des textes courts, publié des articles pour diverses revues, exercé comme critique littéraire et cinématographique et fait aujourd’hui ses débuts de romancier.


A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.