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La Cigogne, Akram Musallam

09.03.15 dans Sindbad, Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Livres décortiqués, Bassin méditerranéen, Moyen Orient, Roman

La Cigogne, janvier 2015, traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols, 125 pages, 16,80 €

Ecrivain(s): Akram Musallam Edition: Sindbad, Actes Sud

La Cigogne, Akram Musallam

 

« Il mourut sans lui révéler le secret des cailloux ! » lit-on en phrase liminaire du récit. L’homme qui se cache derrière le pronom, comme le secret de sa vie, ne sont révélés que très progressivement, entraînant le lecteur dans une quête de sens qui correspond à la tentative du personnage éponyme de comprendre le pays où il vit, et qui est tout entier tissé d’absurdités et de limites infranchissables.

C’est en effet sur un secret que s’ouvre ce mélancolique récit, et sur la tentative de « notre ami » la Cigogne pour percer celui des cailloux dans la jarre du grand-père, et de toute l’histoire de l’aïeul, qui se poursuit dans le roman. Le mystère qu’un enfant tente de percer en observant les gestes de son grand-père est nimbé d’une ingénuité dont ne se dépare pas vraiment la Cigogne devenu un homme mûr, et ce double regard de l’enfant et de l’homme fait participer du charme de ce petit roman teinté d’une ironie douce-amère.

Pays prison

Dans la Palestine sous les barbelés d’aujourd’hui, un homme revisite la maison de l’aïeul et ses secrets, tout en traçant les lignes enchevêtrées de sa propre existence limitée à ce lopin de terre, qu’il n’a pu franchir pour cause d’interdiction de quitter le territoire, près de vingt ans plus tôt. L’enfermement d’un homme et de tout un pays est au cœur de ce récit qui n’en finit pas d’entrecroiser les fils de la séparation et de l’isolement pour dessiner la métaphore politique de la Palestine, tout en laissant entrevoir de nombreuses pages de son histoire, des années du Protectorat britannique aux plus récentes agressions israéliennes. Si la Cigogne qui donne son nom au récit a hérité de ce sobriquet à cause de sa voussure et de sa maigreur d’échassier, on ne peut s’empêcher de songer, avec une ironie tragique, au symbole de liberté que représente cet oiseau migrateur, lorsqu’il est acculé comme « notre ami » dans une terre barrée de frontières et réduite à peau de chagrin. Les images de la frontière et de l’emprisonnement abondent aux yeux du triste célibataire, lui-même séparé depuis toujours d’une fille qu’il n’a pas vue naître, de l’autre côté du pont Allenby, qui lui a permis un bref passage à Amman en Jordanie où il n’a jamais pu retourner. L’un des premiers souvenirs de l’enfant est celui d’un angoissant quiproquo : visitant avec les femmes de la famille un oncle en prison, il se trompe de sens à la sortie et se croit lui-même prisonnier des grilles qui retiennent son oncle. Ce renversement de perspective donne tout son sens au roman, qui raconte un long enfermement à mesure que l’histoire du pays évoquée par de nombreuses anecdotes familiales est marquée par un progressif rétrécissement de ses frontières, jusqu’à sa dissolution presque complète dans le village qui résume toute l’intrigue, celui de la Cigogne où tout apparaît comme une miniature du monde, un microsome où l’on trouve par exemple des « Champs Elysées », non sans ironie, depuis l’apparition de l’électricité sur l’avenue principale de la bourgade, à la fin des années 1970. La Cigogne, couché sur le lit où a dormi si longtemps son aïeul, rêve de murs de briques, et confond tous les signes de cet enfermement terrifiant :

« Il s’avance vers la maison du grand-père. Il fait nuit. Le ciel est d’une extrême pureté. Il est frappé par la clarté des étoiles. Soudain, à la limite de la voûte céleste, il aperçoit quelque chose qui s’effondre, se déchire. Une fumée blanche et diaphane s’échappe des montagnes par une multitude de cratères. Il s’approche de la porte de la maison pour entrer. Il la trouve condamnée par un mur de briques. A en croire la couleur verdâtre des joints de mortier, il vient juste d’être construit ; quelqu’un a arraché l’épaisse porte de bois pour la remplacer par des briques (p.64).

Cette minéralité dure que décrit le rêve marque aussi l’impossibilité du retour en arrière. Alors que les étoiles brillent d’un éclat inhumain, que les éléments de la nature deviennent eux-mêmes menaçants, comme le montrent cette fumée blanche, ces cratères qui hérissent leurs fumerolles au-dessus de la montagne familière, le mur de brique impose sa puissance infranchissable au personnage qui essaie de revenir dans la maison familiale, là où la porte de bois jadis s’ouvrait. La clôture de la maison et l’impossible chemin du retour correspond à ce thème omniprésent de la clôture et de la séparation de soi à soi dans le roman, devenant une image obsédante pour la Cigogne :

« Il met la grille de la prison entre les deux seins, et les lunettes à la place de la vallée coupant l’oliveraie en deux. Il met le rideau de la vieille maison à la place de la grille dans le parloir de la prison, et inversement. Il met le niqab à la place du Jourdain, et le fleuve à la place des lunettes, et la vallée à la place du rideau, et la vitre du pont à la place des briques de la porte, et les briques de la porte à la place du rideau. Il met la ligne verte à la place de la ceinture rouge, et la ceinture rouge à la place duniqab sombre, et le rideau bleu marine à la place du mur de séparation, et la vitre du pont à la place des rideaux » (p.85).

L’inversion des éléments de séparation dans cette rêverie angoissée et pourtant poétique, correspond à cette inversion des symboles vers l’enfermement auquel assiste, doublement impuissant, notre ami la Cigogne. Impuissant pour cause de prurit sur le sexe, qu’il enduit méticuleusement de crème avant de se coucher, sachant bien que l’organe désormais ne lui servira pas à grand-chose. Impuissant surtout face à ce rétrécissement de l’horizon que symbolisent toutes ces lignes, frontières, portes et rideaux, mais aussi le niqab que s’est mise à porter la belle Architecte, bref amour de jeunesse dont les seins étaient séparés jadis – et mis en valeur – par les lunettes noires qu’elle portait à l’échancrure de sa chemise, et qui porte maintenant le voile, ne s’intéressant au monde qui l’entoure que dans l’espoir que son prosélytisme fera des émules. Cette dualité des signes est celle du songe dans lequel la Cigogne est plongé à cet instant du récit, mais elle est aussi la marque d’un changement de perspective. Les vitres qui laissaient entrer la lumière dans l’ancienne maison sont chargées d’un autre sens, bien plus angoissant, car elles n’en finissent pas de se briser.

Or le symbole de ces vitres brisées n’est pas celui d’une libération, mais d’une violence larvée, tapie dans les recoins de la mémoire, qui n’en finit pas de briser les personnages et de vouter leurs épaules chétives.

Liens brisés

Ce qui se brise avec ces vitres que la Cigogne s’applique à faire réparer avec une régularité qui intrigue tous les habitants, c’est aussi une certaine image de la maison comme lieu de rassemblement de la famille, et une certaine vision de l’histoire. Jadis, on pouvait donner sens et unité à une existence, la cerner – celle de l’aïeul en particulier, que la Cigogne essaie tant bien que mal de reconstituer à partir des maigres documents retrouvés et de sa propre mémoire. Mais à cette unité de l’origine, se heurte toute tentative de donner un sens au présent, car le morcèlement par les lignes hérissées de barbelés a rendu vaine toute tentative de clore, de cerner, de circonvenir, d’ordonner les faits. Le chaos d’un pays et d’une époque où rien n’a plus guère de sens apparaît dans cette enquête avortée de la Cigogne, dont on ne saura pas s’il a retrouvé les descendants d’une incompréhensible victime de guerre ; bref, l’enquête d’allure policière initiée au début du roman tourne court.

La Cigogne tente pourtant de resserrer les liens qui l’attachent à l’aïeul, et à toute la lignée. Il accepte l’hospitalité de la grand-mère, morte de peur dans la vieille maison solitaire, et dort dans le lit du grand-père, puis emprunte ses lunettes – autres vitres qui permettent de porter sur le monde un regard plus lucide. Au-delà de cette place qu’il occupe dans sa maison, des lignages plus subtils se mettent en place à l’initiative de la Cigogne, père sans fille, dépossédé de sa propre filiation. Son père fut carrier en Jordanie, à l’époque lointaine où les Palestiniens pouvaient encore aller gagner leur vie dans le pays voisin, avant de revenir courbé et vaincu finir ses jours dans son village, sans pouvoir travailler. Mais un jour la Cigogne avait appris de l’Architecte alors jeune et désirable que dans une autre région du pays tout un village de carriers portait la même voussure que lui, et lui avait ainsi donné une origine possible qui le reliait au destin de son pays. Des hommes de peine contraints d’aller travailler au loin, et ensuite privés de le faire, alors même que leur pays regorgeait des pierres les plus belles – mais la situation économique et politique rendant parfaitement dérisoire leur extraction. De nobles travailleurs sans travail, usés par la pierre et le soleil, réduits à l’inaction plus meurtrière encore que leur existence d’antan. Des géants enfin réduits à vivre sur un caillou qu’ils ne peuvent pas même travailler à leur gré.

Le lien fragile qu’il entreprend de tisser avec l’Architecte se heurte au dogmatisme de celle qui désormais porte le niqab et revendique l’enfermement derrière le rideau noir de la religion. Il se souvient avec émotion d’un geste, près de vingt ans plus tôt, lorsqu’il travaillait à la salle des photocopies de l’université et avait essuyé d’un geste tendre la commissure des lèvres de la belle jeune fille venue faire photocopier des tracts politiques. Des années plus tard, c’est au téléphone qu’il entend sa voix, de loin, sans aucune proximité possible, tant elle est voilée par le tissu qu’elle porte dans le regard autant que sur son corps.

Enfin, la fille de la Cigogne, figure absente dont l’existence clignote de temps en temps lorsque s’ouvre sur facebook une fenêtre, seul lien ténu possible entre père et fille séparés par le Jourdain et les lois absurdes qui régissent l’existence du Palestinien. Un jour, la Cigogne a rendu visite en Jordanie à une partie de la famille, il est tombé amoureux d’une jeune fille parente éloignée, et s’apprêtait à l’épouser quand il a dû rentrer, et s’est vu à ce moment frappé de l’interdiction de sortir du territoire, alors que la jeune fille attendait un bébé que la Cigogne ne verra jamais qu’à travers une autre vitre, une autre fenêtre, celle qui apparaît sur son écran. Ces images ne font que renforcer la séparation absurde et accroître la dépossession d’un homme privé de sa propre engeance, réduit à faire revivre des ombres dans le silence d’une vieille maison abandonnée. Sommé de choisir entre sa fille et son pays, lorsqu’on lui propose de se rendre à Amman s’il ne traverse jamais plus le Jourdain, il est comme séparé de lui-même, « fixant la clôture longeant le fleuve qui lui fend le cœur en deux » et doublement coupable d’avoir traversé une fois et de ne plus jamais pouvoir le faire, conscient de la souffrance de cette jeune fille grandie sans père et de son impuissance.

Seuils et petits cailloux

Mais ces voix du passé guident insensiblement la Cigogne sur la voix d’une autre compréhension du monde. A travers celle d’Abou Emad, ancien militant clandestin aux côtés du grand-père, s’éclaircit enfin le mystère des petits cailloux dans la jarre ; mais c’est parce qu’il est trop tard, qu’il n’y a plus aucun combat à mener, que les secrets peuvent être révélés aux vieux enfants. La magie du monde comme la ferveur des engagements révolutionnaires s’est éteinte, murée entre des parois trop hautes pour que le ciel puisse laisser passer la lumière. Pourtant ces petits cailloux scrupuleusement accumulés, triés et comptés par le grand-père et son petit-fils rappellent ceux qui guidaient les pas du Petit Poucet et le ramenaient au foyer. Semer des cailloux pour retrouver son chemin, tel est l’un des sens que l’on peut attribuer à ce geste du grand-père et à celui de son petit-fils, attaché à suivre ses traces pour percer le mystère de la jarre et comprendre la vie d’un homme et du pays qu’il vécut si intensément.

« Au fil du temps, il s’était mis à les voir comme les lettres codées ouvrant certaines sourates du Coran, ou comme ces énigmes que les lions qui gardent les sources, dans les contes populaires, posent aux assoiffés. Ces cailloux étaient une énigme des seuils – car tous les seuils étaient une énigme. La grand-mère ne disait-elle pas qu’il ne fallait jamais dormir sur le pas de la porte ? Le pas de la porte était une frontière entre deux sphères temporelles : l’une privée, l’autre publique. Toute frontière était une histoire de temps. Ainsi, il avait appris qu’il y avait des dates fatidiques qui pouvaient réduire un pays à un guet-apens (…) » (p.115).

Le roman d’Akram Musallam est comme posé sur le seuil, offrant d’entrer au voyageur et proposant en même temps une énigme, comme dans les contes. Les deux vieilles qui bavardent inlassablement en effectuant leurs tâches quotidiennes et essaient de faire perdurer un antique ordre des choses, des préséances et de l’ordre, la grand-mère de la Cigogne et sa voisine, disent ce temps mythique de l’enfance et des contes, des lions qui parlent aux téméraires désorientés, d’une époque où les questions trouvaient une réponse et les cailloux dessinaient un chemin. Au désenchantement du présent répond à travers le personnage de la Cigogne une tentative de lui rendre un peu de son charme d’antan, à travers la quête humble et poétique d’un sens à travers le chaos du monde ambiant. Tous ses gestes visent à réparer : retrouver qui a été tué par le grand-père, réparer les vitres de la maison, retrouver sa fille et arracher aux arbustes les sacs plastiques que les gens se sont mis à jeter dans le paysage. Ce héros on ne peut plus modeste anime les pages du roman d’une ferveur enfantine, dans sa tentative de contrecarrer le désordre du monde en retrouvant les gestes très anciens qui donnent sens au monde, d’en percer le mystère sans l’éventer tout à fait :

« Abou Emad est venu effleurer l’énigme, la secouer un peu, mais il ne l’a pas résolue » (p.116).

Et c’est auprès du vieux Compteur, comme auprès d’un personnage de conte populaire, que la Cigogne, au fil de ses rêves, entrevoie une solution bien dérisoire après tout. Ce « sentier rouge » qu’il a suivi le mène à une sordide histoire d’adultère, de loyauté et de vengeance, un conte d’un autre temps en somme, mais le guide comme les cailloux du Petit Poucet vers l’espoir de rencontrer un jour sa fille pour la lui transmettre, à la faveur d’une nouvelle facétie des autorités administratives qui réduisent leurs existences à des absences clignotantes en bas d’un écran.

Akram Musallam implante son récit dans le double univers du conte onirique et de la réalité historique, en multipliant les allusions aux événements particuliers et généraux qui déterminent l’histoire de ses protagonistes : chaque moment de leur vie remonte à un événement historique, de la première intifada à l’embrigadement des Palestiniens de Jordanie dans la Légion arabe pour contrer les ambitions hégémoniques des autres puissances dans la région. A travers les histoires intimes des personnages auxquelles est mêlé le grand-père, on peut lire aussi le drame de tout un peuple, sommé de choisir entre la trahison de ses frères et la soumission aux autorités, et la genèse de l’isolement palestinien s’inscrit dans cette sordide guerre entre des puissances qui se préoccupent fort peu du sort des soldats qu’elle envoie s’entretuer. La puissance du récit tient à l’humble quotidien de la Cigogne, entremêlé de rêves et de bribes du passé, nimbé de nostalgie et d’interrogations, et à son lien infrangible avec l’histoire de tout un peuple, voûté et déplumé, qui essaie de tenir encore debout.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Akram Musallam

 

Né en 1972 à Talfit, près de Naplouse, en Palestine, Akram Musallam a obtenu un diplôme en littérature arabe à l’université de Bir Zeit. Journaliste et reporter au quotidien Al-Ayyâm de Ramallah, il a publié deux romans, Hawâjis al-Iskandar (Les Tourments d’Alexandre, Ramallah, 2003) et Sîrat al-’aqrab alladhî yatasabbabu ‘araqan (L’Histoire du scorpion qui ruisselait de sueur, Beyrouth, 2008 et Actes Sud Sindbad, 2010). Il a en outre participé à l’édition critique du journal de Khalîl al-Sakâkînî (Beyrouth, Institut des études palestiniennes). Il a obtenu le prix du roman de la Fondation Qattan pour L’Histoire du scorpion qui ruisselait de sueur.