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L’Ultime Auberge, Imre Kertész

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 05.06.15 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays de l'Est, Récits, Roman

L’Ultime Auberge, janvier 2015, traduit du hongrois par Charles Zaremba, Natalia Zaremba-Huzsvai, 320 pages, 22,80 €

Ecrivain(s): Imre Kertész Edition: Actes Sud

L’Ultime Auberge, Imre Kertész

 

« On dit que je suis un écrivain très estimé mais que – si j’ai bien compris – personne ne lit ».

Pour qui, par hasard, n’aurait jamais lu Kertész, il serait totalement déconseillé de l’inviter à se saisir de ce dernier opus que l’auteur lui-même, sentant ses forces l’abandonner, déprécie sans cesse (en dépit du fait qu’il le considère en exergue comme « le couronnement de son œuvre »). « Il ne fait aucun doute que l’Ultime Auberge à laquelle j’ai consacré tant de temps (des années, de longues années) n’est pas un bon sujet. D’une part, le texte a de nouveau la forme d’un journal, forme galvaudée qui m’ennuie, d’autre part, le ton est trop sombre, ce qui n’est pas justifié, en fin de compte ». Imre Kertész n’en est pas à un paradoxe près.

Dans ce livre intitulé L’Ultime auberge, texte hybride entre journal et roman, mais toujours au plus près de l’autobiographie, le prix Nobel de littérature dont toute l’œuvre a fait le lien entre existence (ou non-existence, cf. Etre sans destin) et vie réelle, s’interroge, entre autres, à la fois sur la qualité de son écriture et sur l’évolution de la littérature : « pourquoi mon écriture s’est-elle à ce point aplatie », et « le roman est-il moribond ? ».

Dans le désir d’écrire un livre intitulé L’Ultime Auberge, on lit un journal dénué de dates cependant et un carnet de notes qui dit le projet d’écrire un ultime roman et tout cela forme un roman par l’alternance des narrations à la première et troisième personne. Il y a donc, à la fois, l’écriture du projet et le projet lui-même, ou si l’on préfère un carnet de notes du roman, et le roman : L’Ultime Auberge, mais aussi, parce que les livres de Imre Kertész ne se départissent pas de l’intime, l’écriture du journal complétée d’une réflexion philosophique et politique sur la vie moderne.

Agé et souffrant de la maladie de Parkinson, son ultime tentative serait peut-être de donner à lire en même temps le journal du roman et l’œuvre se construisant, passant du je au il, donnant à lire la même histoire. C’est en fait un peu plus complexe que cela. Revenant sans cesse sur son écriture « sans style » dans ce livre, alors qu’il dit travailler à ce roman L’Ultime Auberge depuis douze ans, il va rassembler des bribes de phrases en style télégraphique, des cauchemars, des notes sur sa vie, sur celle de ses concitoyens dont il dit qu’ils le détestent, mais aussi celle du clochard en bas de chez lui qu’il observe tous les jours. En même temps, il accumule regrets personnels et ceux de l’Histoire dans un projet toujours intellectuel où se mêlent les références littéraires et musicales qui l’accompagnent. Il y dit l’ennui dans lequel il sombre : « Désabusé, je me prépare sans hâte à la fin. Tout m’ennuie. Surtout moi-même », ennui fait d’autant de déceptions que de lucidité dans le déclin de l’art et de l’Europe. « L’effondrement de la culture européenne est une catastrophe mais pas cosmique, naturellement, et peut-être même pas européenne. C’est une catastrophe pour toi ? Oui alors écris avec tout ce que cela implique… »

Enfin, ces notes révèlent la souffrance qu’il éprouve de ne plus trouver le temps pour écrire, pris par les obligations relatives au Nobel et à la maladie qui le ralentit. Et pourtant, ce livre est le couronnement de son œuvre parce qu’il donne raison, par son caractère foutraque, à la fois à ses adversaires, ceux qui n’aiment pas les juifs, ceux qui n’aiment pas son œuvre (les mêmes ?) parce qu’il est juif, ses compatriotes hongrois qui dénigrent son œuvre et que lui juge sur le déclin. Mais il lui donne raison à lui aussi, par l’énergie qu’il a mise à refuser de mourir depuis son adolescence dans les camps, comme dans celle de refuser d’abandonner l’idée d’être né sans destin. Il est le couronnement de son œuvre parce qu’il y dénonce l’absurdité de la vie, de sa situation d’être sans destin auquel il a été donné d’être reconnu (Nobel) tout en étant méprisé. « Idée amusante du destin que de servir la soupe épaisse nommée Holocauste sur la table de la Hongrie dans l’assiette de mon roman. Qui l’eût cru ? Je peux demander avec Nietzsche : Pourquoi suis-je un destin ? Mais au lieu d’en être amusé, j’ai la nausée ».

Sa réflexion pessimiste, son errance intérieure sont celles d’un homme profondément dépressif qui a le sentiment de n’avoir jamais vécu. « Tout ce qui a fait ma vie est fondé sur un grand mensonge ». Est-ce d’avoir échappé aux camps de la mort et être toujours debout à quatre-vingt-cinq ans, écrivain reconnu mais malgré tout mal-aimé, et donc coupable de cela (le poids écrasant des fautes non commises) ? Comment se sentir aimé, ne pas culpabiliser qu’on vous aime quand on a échappé au pire ? Paradoxe de l’homme qui regrette de ne pas être aimé tout en méprisant lui-même ce qu’il est. Seul l’écrivain permet alors de continuer. « Peut-on continuer ? Il faut continuer, parce que “ça continue” dit-il. On pense bien sûr à Beckett.

Pourtant, avec ce texte dont le titre est déjà une indication de fin, on assiste à l’arrêt de quelque chose, la fin d’un individu ?, écrivain prestigieux prix Nobel de littérature, un écrivain vieillissant et malade qui nous confie sa détresse de se voir mourir et de voir mourir avec lui un monde dont il ne peut même pas dire qu’il est fier. « Un sentiment de catastrophe me guette. Une catastrophe mondiale personnelle ?» L’amour de la vie à laquelle il s’accroche et l’attrait de la mort installée depuis longtemps dans le cœur et l’âme luttent à armes égales, il ne reste que des regrets, et une seule consolation comme unique refuge : avoir écrit, laissé une trace, empreinte du regret, celui de n’être pas même sûr qu’elle durera, tant son constat lucide de l’impermanence des choses est prégnant. Ce constat se double de son regret de voir une Europe occidentale qui a été ouverte aux autres, aux arts et à la culture, se déliter. Ce constat d’une « Europe perdue » selon lui, celle d’un « monde sans systèmes de valeurs » le plonge dans une fatalité qu’il dit observer chaque jour un peu plus dans ce pays qu’il aime et où il vit pourtant. « Ce monde sans système de valeurs est un monde d’ironie. Mais dites-moi, qui peut exister dans ce monde vaste mais extrêmement dangereux, parce que libre ? Avec l’absence de principes du post-modernisme, l’esprit libéral, initialement animé des meilleures intentions a conduit les intellectuels au nihilisme et les masses au désarroi. Le monde de l’ironie est le monde de Méphisto – pourtant, il sera vaincu et ses suppôts seront sauvés. Les derniers développements donnent raison à Goethe. Les masses ont besoin d’un système de valeurs, sinon elles forgeront leurs propres valeurs, et alors, malheur au monde ! »

Le catastrophisme de l’homme déclinant, pétri de cette tristesse de devoir bientôt quitter ce monde, augmentée de l’inquiétude pour la santé de sa femme, donne une tonalité des plus désabusées où la lucidité cède le pas au désenchantement le plus total.

La dernière partie intitulée L’Ultime Auberge (seconde ébauche) sonne comme un testament, une musique de fin, avec le « solitaire de Sodome » – auquel il pourrait bien être identifié ; commencent alors son histoire et la question de sa légitimité. La fin est donc le début. Loth, ce juste, épargné par Dieu, contre la violence des hommes et des éléments à Sodome… est peut-être un bon sujet de livre : « qu’écrire sinon l’histoire de Lot ? » et du coup, que signifie la pureté ? « comment comprendre l’affirmation inconsidérée selon laquelle Lot est un “homme juste”, et même le seul homme juste de Sodome… et l’exclusion que cela avait dû entraîner pour lui, l’exil, la solitude glacée et l’angoisse… » Cette dernière partie composée de quelques pages est selon ses mots « le roman stylisé de Lot, c’est-à-dire le projet de roman en tant que roman ».

Que serait donc L’Ultime Auberge ? Ce lieu où se tient tout écrivain qui ne veut pas que la vie le fuie, qui écrit pour fixer la vie en lui, tout en refusant tout à la fois cette vie, et qui, dans un dernier élan songe plus souvent au suicide de l’homme qu’il est, souffrant, malade, diminué, tout en s’interrogeant sur la vitalité qu’il reste à l’écrivain inlassablement pétri de projets. Aurait-il préféré ne pas être « choisi » ? « On aura peine à me persuader que l’histoire de Lot ne soit pas la légende de celui qui ne voulait pas rester innocent ».

L’Ultime Auberge pourrait être le dernier livre, ou il pourrait y en avoir d’autres, cela ne changerait rien. Le Sphinx renaît de ses cendres éternellement dans l’écrivain définitivement consacré qu’est Imre Kertész, l’homme disparaissant lentement derrière l’œuvre. C’est sans doute ce que cet « être sans destin » qui en a pourtant bien eu un, à l’image de Loth (confronté lui aussi à la violence des hommes de Sodome), a réussi à faire, envers et contre tous, la vie et la littérature ne faisant qu’un comme pour tous les grands artistes et écrivains que l’exigence de perfection et l’idée d’absolu n’ont jamais quitté. Un dernier refuge.

 

Marie-Josée Desvignes

 


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A propos de l'écrivain

Imre Kertész

 

Écrivain hongrois mondialement connu, Imre Kertész est né à Budapest en 1929. Déporté à l’âge de quinze à Auschwitz, transféré à Buchenwald et au camp de travail de Zeitz, rescapé de l’horreur concentrationnaire, il vit ensuite sous le régime stalinien jusqu’à l’effondrement de la Hongrie. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 2002 « pour une œuvre qui dresse l’expérience fragile de l’individu contre l’arbitraire barbare de l’histoire ». Il est l’auteur de nombreux ouvrages, publiés en France par Actes Sud, dont Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas (1995), Le chercheur de traces (2003), Liquidation (2004), L’holocauste comme culture (2009), Journal de galère (2012). Être sans destin (1998) est sans conteste son œuvre maîtresse : dans la lignée de Franz Kafka, il y raconte l’histoire, la sienne, celle d’un individu « tombé soudain au beau milieu d’une pièce de théâtre insensée » où il ne connaît pas très bien son rôle – sa vie dans l’enfer des camps, son conditionnement à l’entreprise de déshumanisation, son retour à Budapest.

 

A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

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