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L’oragé, Douna Loup

Ecrit par Theo Ananissoh 23.06.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Mercure de France, Biographie, Roman

L’oragé, août 2015, 222 pages, 17 €

Ecrivain(s): Douna Loup Edition: Mercure de France

L’oragé, Douna Loup

 

La quatrième de couverture le résume on ne peut mieux : « La liberté absolument ».

« “C’est toi qui dois chausser le monde.

Pas l’inverse. Et ta poésie sera en partie cette façon unique, spécifique que tu auras de le chausser.

Sans ta liberté, ton regard

il n’y a que matière magnifique et porteuse, explosive, incohérence pure. Toi seul as la responsabilité de ta cohérence”.

Rabe écoutait les lettres d’Esther et ça le dépassait.

Il ne comprenait pas pleinement, mais il avait la capacité d’écouter. Alors il écoutait et ça entrait dedans ».

Esther, c’est Esther Razanadrasoa, dite Anja-Z, 1892-1931. Rabe, Rabearivelo Jean-Joseph, né en 1901 (ou 2 ? ou 3 ?) et mort par suicide au cyanure en 1937. C’est la grande île de Madagascar récemment conquise par la France. Effondrement de l’ordre social vermoulu. Esther et Rabe sont issus, pas toujours limpidement, de l’ancienne classe dominante. Poètes tous deux. Elle en langue malgache, lui en malgache et en français. Les séparent certes quelque dix ans, mais les rapproche une identique soif de liberté. Liberté de vivre et de créer (« Ma grande direction c’est la liberté d’être, c’est la Poezia, Rabe »). Douna Loup, paradoxe esthétique réussi, respecte avec scrupule l’idée qu’il s’agit avant tout à leur sujet de liberté. Elle respecte cela avec… liberté ; celle de l’écrivain, du poète qui recrée des vies passées avec des phrases, des mots, des syntaxes, des images, des rythmes inédits, personnels – avec une écriture.

« Le jour se lève haut sur la ville, il a une odeur d’épave, une salière ouverte divulgue son salé, le jour éclate, la ville en masse rouge apparaît cerclée de rizières. Il faut voir les toits éclatants, les premiers passagers des rues tous habillés de tissus blancs. Ils font des taches que le soleil appuie, et par-dessus, ailleurs et même par-delà des végétations vertes et fraîches, des végétations boules ponctuent la cité, manguiers, ravenalas, papayers, litchis, jacarandas, bananiers. Le jour se lève vite et haut il est bruité de cris de coqs, de moteurs épars, de bruits de feux, de briques, de pas, de cris. Les enfants sont levés et plissent leurs yeux froissés encore habitués au sombre, on passe le pas de la porte et la lumière vient au visage comme un coup qui ne laisse pas d’ecchymoses ».

Peu importe l’exactitude biographique. Tant de composantes sont ignorées de toute vie humaine, même la plus exposée. L’Esther et le Rabe véridiques, au moment où ils meurent (tous deux à moins de quarante ans), sont devenus de passionnantes narrations. Ils en ont fourni eux-mêmes les matériaux par leurs poèmes, leurs articles, leurs écrits divers (Rabearivelo laisse un journal intime de près de deux mille pages et a noté les effets du cyanure en lui juste avant le néant). Douna Loup restitue. « Notre devoir est de recréer notre vie, si l’on veut qu’elle soit nôtre. Il nous faut la mâcher ». Douna Loup ne raconte pas… biographiquement ; elle fait revivre ces deux êtres intenses, ces deux premières et singulières figures littéraires d’une nouvelle ère qui commence. Elle imagine, compose, explore leurs états d’âme supposés à tel ou tel instant, moment ou période de leur existence. Ses personnages mâchent leur vie au fil des pages. Esther, sensuelle, qui aime avoir des amants et des amantes. Rabe, autodidacte, lecteur boulimique (sans doute le premier véritable bibliophile de Madagascar, correspondant avec Paul Claudel ou Valery Larbaud…), opiomane, miséreux, amateur de femmes et de jeux. Autour d’eux, d’autres êtres riches, une géographie particulière et tout un contexte colonial qui nous rappelle que transcender les circonstances, historiques ou matérielles, est la marque d’une naissance libre.

 

Théo Ananissoh

 


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A propos de l'écrivain

Douna Loup

 

Douna Loup est née en Suisse. Ses précédents romans, L’embrasure et Les lignes de ta paume, ont paru au Mercure de France. L’oragé a été primé au Salon du livre et de la presse de Genève en 2016.

 

A propos du rédacteur

Theo Ananissoh

 

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Domaines de prédilection : Afrique, romans anglophones (de la diaspora).
Genre : Romans
Maisons d'édition les plus fréquentes : Groupe Gallimard, Elyzad (Tunisie), éd. Sabine Wespieser

Théo Ananissoh est un écrivain togolais, né en Centrafrique en 1962, où il a vécu jusqu'à l'âge de 12 ans.

Il a suivi des études de lettres modernes et de littérature comparée à l’université de Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Il a enseigné en France et en Allemagne. Il vit en Allemagne depuis 1994 et a publié trois romans chez Gallimard dans la collection Continents noirs.

Il a aussi écrit un récit à l'occasion d'une résidence d'écriture en Tunisie, publié dans un ouvrage collectif : "1 moins un", in Vingt ans pour plus tard, Tunis, Ed. Elyzad, 2009.

 

Lisahoé, roman, 2005 (ISBN 978-2070771646)

Un reptile par habitant, roman, 2007 (ISBN 978-2070782949)

Ténèbres à midi, roman, 2010 (ISBN 978-2070127757)

L'invitation, roman, Éditions Elyzad, Tunis 2013

1 moins un, récit, (dans Vingt ans pour plus tard), 2009