Identification

L’oiseleur, Pierre Lepère (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 19.11.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Z4 éditions

L’oiseleur, juin 2018, 104 pages, 12 €

Ecrivain(s): Pierre Lepère Edition: Z4 éditions

L’oiseleur, Pierre Lepère (par Murielle Compère-Demarcy)

 

« Et n’étant plus personne Reconquérir Ithaque », écrit le poète Pierre Lepère dans L’île intérieure, l’un des poèmes constituant le premier volet, Intimité, de son nouveau livre paru chez Z4 éditions, L’oiseleur. Car, « au commencement comme à l’achèvement suffit le Verbe », note Hans Limon dans l’Avant-propos. Suffit effectivement le Verbe, le chant poétique, à celui qui, éternel passant et passager du ciel migratoire, effleure pudiquement mais s’approche tragiquement d’une bribe de ses ailes le cadastre d’humanité, le sien ouvert à l’univers – d’une aile, d’un regard, à l’affût pacifique de ce qui se trame au pays des Hommes et de la Terre. L’oiseleur est ce marchand qui prend les petits oiseaux à la pipée, aux pièges, aux filets. Le poète-oiseleur, pacifiste, capte par le « filet de lueurs » et par ses « stances orphiques » une réalité prise au risque des mots : celui de l’envol, forcément ravissant, à la prise de vue d’envergure, heureuse et/ou malheureuse, l’augure aléatoire dans le ciel quotidien mais augural dans la forêt des signes et des songes emparfumée de brume et de soleils noirs ou de tonicité magnétique à l’instar du sens de l’orientation des oiseaux livrés, corps entier, à l’altitude mystérieuse, énigmatique.

Le sphinx de la poésie n’est pas loin. Ainsi se signe majestueux l’oiseau du poème ; ainsi assigne « l’oiseleur », à itinérances rêveuses et marginales, l’unique et chère « sœur poésie », incarnation d’une « sœur de sang », sa « guerrière d’espoir »dont il écrit la présence en lettres de feu. Le « petit oiseau » chassé, malmené par le destin, se signe devant la « déesse chasseresse » dont il put être une saison le « gibier du dimanche » ; maltraité par un destin qui lui arracha sa sœur jumelle, sirène emportée par « l’ambulance blues » et continuant de verser lame de douleur dans la mémoire à vif du poète recueilli inconsolable devant son Ophélie, « frêle fille du feu couronnée de sanglots » (Ambulance blues).

L’oiseleur atteste de la puissance de la respiration poétique telle une respiration vitale, capable d’aller approfondir dans l’être d’un homme l’intime de l’intime pour le regard des proches : ainsi Violaine Massenet à qui ce livre est dédié et avec laquelle vit Pierre Lepère depuis de longues années déclare-t-elle que les poèmes de L’oiseleur lui « ont révélé des aspects de (son) mari (qu’elle) ne connaissai(t) pas encore ». Ainsi la force appelante de l’expérience poétique ne remuant pas des coups d’ailes dans l’eau, n’agitant pas (ou alors par un effet radicalement salutaire) des miroirs aux alouettes, mais, tout au contraire, dévoilant ce qui était resté dans le lointain chez un proche, éclairant décisivement des recoins tacites, réveillant le « pays d’enfance », des « aveux muets mort-nés »,des « étoiles blanches » de « fleurs d’asphodèles » au fond des souvenirs (L’Adieu adressé à la mémoire de sa mère corse, Anna Decori, par le poète est poème poignant redonnant corps et âme à une « voix d’outre silence »).

IntimeIntermezziet Figures– volets successifs de ce triptyque poétique – résonnent volets communicants sur le corps / le cœur d’un homme offert aux battements de la vie sombre / radieuse dont les yeux mi-clos protègent des anciennes blessures, mais s’entrouvrent toujours pour entendre un claquement d’ailes faucher un instant-tournesol, un frémissement annoncer une « fée(…) aussitôt gorgone »ou la « nuageuse lectrice de silenceExilée nue comme le vent ».

Les poèmes de Pierre Lepère ont des accents lyriques capables de sortir des larmes du calice de nos émotions, de mettre dans le mille la flèche du cœur aux corolles tendues pour s’accorder à un timbre de voix et une musique nervalienne, « orphéenne ». Pierre Lepère : Orphée sur sa barque nocturne en route vers une île marginale intérieure, aux rives brûlantes qui n’ont pas encore cependant fermé leurs regards sur le large du littoral : poète escorté par les Bacchantes, transporté « aux portes » même du « délire » (poétique) par la lyre des mots puissamment célébrée :

 

« Mes mots ont une vie

Plus présente et plus vive

Que la réalité

Sans objet qui m’assaille

Tenir vaille que vaille

Le cap jusqu’à la fin

Du voyage de l’âge

Affronter à mains nues

L’écume du printemps

Et n’étant plus personne

Reconquérir Ithaque »

 

Murielle Compère-Demarcy

 


  • Vu : 652

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Pierre Lepère

 

Pierre Lepère est un romancier, poète et essayiste français né à Lyon le  11 décembre 1944 (73 ans)

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.