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L’implacable brutalité du réveil, Pascale Kramer

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard 12.12.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Zoe

L’implacable brutalité du réveil, novembre 2017, 208 pages, 9 €

Ecrivain(s): Pascale Kramer Edition: Editions Zoe

L’implacable brutalité du réveil, Pascale Kramer

 

Après la naissance de sa fille, Alissa sombre dans une profonde dépression. Silencieuse et invisible, sa détresse demeure incompréhensible pour son entourage : les uns sont empêtrés dans des épreuves bien plus tangibles (divorces ou mutilations de guerre), les autres s’en tiennent aux idées communes relatives à une jeune mère de famille, et, en effet, Alissa n’a-t-elle pas tout pour être une femme comblée ?

Sans le tour de force magistral de Pascale Kramer, sans doute aurait-il fallu être mère, et pour peu mère indigne, pour ressentir l’effroyable renoncement à soi qui s’impose à son héroïne. Seulement voilà, l’écriture est généreuse et fait partager, percevoir sinon presque comprendre le double sentiment de dépossession et d’oppression qui s’empare d’Alissa. Dans la vraie vie comme dans la fiction, la colère sourde ignore la demi-mesure et c’est la raison pour laquelle le lecteur ne s’étonnera guère de l’incongruité des réflexions qui entourent la naissance de sa fille Una : est-il possible que « l’épanouissement puisse naître de cette dépendance, de cette inquiétude sans rémission ni échappatoire », de cette « inguérissable fragilité, avide, perdue, souffreteuse, incompréhensible » ou encore de « cette éternité qui s’annonc[e] sans autre choix possible » ?

Le narrateur, bien qu’omniscient, resserre si bien son attention chirurgicale et incisive sur les ressentiments d’Alissa que les autres personnages, pour la plupart objectivement bien plus à plaindre, ne font que souligner davantage le mal-être à la fois sincère et discordant de la jeune femme. Sans s’encombrer de mots savants et scientifiques, il nous donne à voir l’envers honteux et destructeur de la maternité.

Une chose est sûre, le monde n’est pas tout rose dans la fiction kramérienne, mais n’est-ce pas aussi le propre de la littérature de faire du bien en appuyant là où ça fait mal ? Et lorsque la grâce d’une écriture à la fois juste et poétique s’en mêle, on comprend d’autant mieux la consécration. L’implacable brutalité du réveil a remporté plusieurs prix : le Grand Prix du roman de la Société des Gens de Lettres, le Prix Schiller et le Prix Rambert. Sachons gré aux Editions Zoé de nous faire découvrir ou redécouvrir en format poche ce roman bouleversant et dérangeant, qui jette une lumière sans filtre sur l’obscurité de l’âme.

 

Christelle D’Hérart-Brocard

 


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A propos de l'écrivain

Pascale Kramer

 

Pascale Kramer, romancière suisse, est née en 1961 à Genève. Elle est l’auteur d’une dizaine de romans dont L’Implacable Brutalité du réveil (Mercure de France, 2005) qui a reçu le Grand Prix du roman de la SGDL.

 

A propos du rédacteur

Christelle d’Herart-Brocard

 

Christelle d’Herart-Brocard : Houellebecquienne à ses heures perdues, elle n’a pas pour autant choisi Dublin mais Londres pour étudier la langue anglaise. Paris lui manque. Sur les traces de Michel, elle reviendra donc de son exil, un jour, et reprendra ses études doctorales. En attendant, elle lit et écrit pour La Cause, et ça lui fait du bien.