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L’Imbécile et l’encyclopédie, Gisèle Gueller (par Pierrette Epsztein)

Ecrit par Pierrette Epsztein le 21.10.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

L’Imbécile et l’encyclopédie, Gisèle Gueller, éd. Brandon, septembre 2021, 220 pages, 22 €

L’Imbécile et l’encyclopédie, Gisèle Gueller (par Pierrette Epsztein)

 

Viens je t’emmène dans un pays qui m’appartient et auquel j’appartiens, le pays magique de l’imaginaire. Laisse-toi prendre par la main en confiance, lecteur. Nous partons pour une fête foraine en plein cœur d’une ville. Nous allons monter ensemble dans la grande roue. Lecteur, tu es inquiet, tu as peur de ce que tu vas découvrir, tu n’as aucune raison, je t’assure. Tu seras suspendu dans les airs, tu vas planer comme un oiseau qui cherche la direction du vent. Tu as le vertige, tant mieux, c’est le but que je recherche.

Tu te demandes avec stupéfaction qui je suis pour t’embarquer ainsi dans cette cavalcade insensée. Je m’appelle Gisèle Gueller et je viens de publier mon premier roman que j’ai intitulé L’Imbécile et l’encyclopédie. Dans son format, la qualité du papier, la sobriété de la couverture, ses pages ivoire, il peut te faire penser à un missel. Mais ce n’en est pas un. Pas du tout. Ou alors, un livre de messe du savoir vivre ensemble. Il est tout frais. Il sent encore bon l’encre d’imprimerie.

Je suis une inconnue des médias mais il sera, un jour, j’en suis sûre, apprécié par un cercle de curieux qui prendront un plaisir jubilatoire à faire la connaissance avec un univers peu banal. Tu as ce livre dans ta poche. Prends-en soin. Il n’est pas question de l’égarer durant l’envol. Tu ne l’as pas encore lu ? Tant mieux, je vais pouvoir donc d’autant plus aisément te le faire découvrir. N’ai-je pas écrit ce roman pour apprivoiser la mort ? N’est-ce pas ce que pratique chacun des personnages de mon roman ? Je tiens à te prévenir d’emblée, tu vas visiter une tour de Babel.

Alors, tu es prêt pour le départ ? Tu as mis ta ceinture de sécurité, c’est bien, tu es raisonnable. Parce que ça va tanguer. Attention, accroche-toi à moi. Je te tiens et je ne te lâcherai pas avant la fin du trajet.

Tu vas découvrir un univers étrange et secret où une ronde de personnages se dévoilera à tes yeux ébahis. Tu seras entièrement suspendu à tout ce qui se passe. Ne t’affole pas. Tu ne risques rien d’autre que d’être surpris durant cette chevauchée et peut-être un peu désorienté. C’est normal, c’est le but que je recherche. Je désire t’ébranler, t’ébahir pour te faire quitter, le temps de la lecture, ta zone de confort. Je ne cherche pas à te rassurer à tout prix en écrivant une bluette. Non, je désire que tu t’interroges, que tu sois un peu secoué mais pas trop.

Allez, on démarre. On va monter très haut, pour visiter un territoire très vaste que j’appellerai d’une expression un peu pompeuse, mais je m’en fiche, les fondements de la psyché humaine, sa pluralité et son insondable mystère, en utilisant pour cela des façons très différentes de traduire des impressions fugitives.

Attention, la nacelle tourne aussi comme ma peinture de l’existence un peu excentrique et excentrée que tu vas d’abord vivre en surplomb, puis en te rapprochant au plus près de cette sarabande ou d’une sacrée bande de loufoques.

Tu vas flotter entre plusieurs écritures, tu seras abasourdi, stupéfait un peu. Oui, j’ai pris un grand plaisir à varier mes entrées dans ce vaste échantillon que nous offre la langue française. J’ai emprunté de multiples stratégies scripturales à des auteurs très différents qui ont jalonné notre histoire littéraire et la mienne aussi. J’ai tenté, au mieux, de moduler les tonalités. Ne sois pas effarouché, même si tu peux, parfois, être déstabilisé. Aucun danger de chute. Je te tiens, je ne te lâcherai pas dans le vide même si, avec mes multiples personnages, je jongle avec jubilation sur toute la gamme de tes émotions. En hauteur, tu as pu observer le monde dans sa pluralité. Cette diversité est ce qui me fascine. J’ai toujours méprisé l’enfermement dans l’entre-soi qui serait, pour certains, une solution souhaitable et qui, de mon point de vue, est haïssable.

Je vais me permettre toutes les libertés dans cette écriture fragmentaire. C’est ma marque de fabrique. J’ai volontairement varié ma palette. Tu apprendras, lecteur, que pour être écrivain, il faut avoir une capacité d’observation, d’imitation et être pleinement soi-même quand on est quelqu’un d’autre. La nécessité d’être écrivain ne vient-elle pas d’un malaise de vivre, et d’une incapacité d’accepter la vie telle qu’elle est. A travers mes personnages, tu t’envoleras, tu voyageras. « Je est un autre » affirmait Rimbaud. Ne sommes-nous pas tous plusieurs autres ? Ecrire n’est-il pas un art fait de rapports, d’échanges de multiples possibilités ? Et surtout ouvre grands tous tes sens pour être entièrement suspendu à ce qui se passe autour de toi.

Je commence mon récit par un prolégomène. Oui, j’aime utiliser parfois des mots savants pour m’amuser un peu à te dérouter, ils ajoutent de l’énigme à l’énigme. Celui-ci signifie en langue ordinaire un préliminaire ou une introduction pour démarrer un ouvrage. Tu vas découvrir l’Imbécile qui est en fait, si tu prends la peine de mettre toute ton attention dans ta lecture, celui qui mène la danse. C’est un étrange personnage. Il est plein de manies, de tic et de toc. Mais c’est aussi un être qui est gorgé de qualités cachées. Tu vas le découvrir au fil de l’onde, au fil du récit. « L’imbécile voit des choses que les autres ne voient pas. Il attache de l’importance aux insignifiances, aux riens, à ce qui fait la différence entre le commun et l’extraordinaire, au détail qui transforme le regard et donne aussitôt un éclairage nouveau à ces riens qui n’en sont plus ». Il est aussi un fanatique du découpage. Il choisit des mots dans les journaux qu’il lie scrupuleusement. Cela peut faire sourire. C’est ce qui fait son originalité et cette « obsession de compter » et d’assembler les lettres va être très utile à l’enquêteur. Cette manie lui vient de l’enfance. Peut-être, qu’ainsi, il tente de recoller son histoire et de se reconstruire après l’abandon de sa mère qui a poinçonné sa vie. Il est devenu obèse pour s’envelopper de graisse. Est-ce sa seule façon pour lui de se tenir chaud comme une couche de couvertures qui l’envelopperait d’une tendresse qui lui a tant fait défaut ?

Puis, mon histoire se poursuit en me pliant aux contraintes pour, ensuite, mieux m’en libérer avec humour et inventer ma propre langue originale, ou plutôt une nouvelle façon de l’utiliser en profitant de toute la richesse de l’alphabet.

Attention, nous allons entamer maintenant la descente, nous approcher d’un immeuble où se retrouve une surprenante assemblée, en tout point hétérogène. J’ai observé ce comité des AAA de très près, puisque j’ai habité longtemps cette adresse. Ou plutôt c’est elle qui s’est imprégnée. J’y ai installé le cœur de l’intrigue qui peut maintenant se dérouler. Tu vas pouvoir assister à un défilé de personnages qui possèdent tous leur particularité. Chacun d’eux porte un patronyme et un prénom qui commence par une des lettres de l’alphabet. Je ne vais pas tous les citer, ce serait fastidieux. Je te laisse le soin de les découvrir. Ce sera une sacrée virée, je te le garantis. Mon roman ne cherche pas à reproduire la vie mais à te la présenter sous un autre angle par la magie d’une reconstruction. J’aime la matière de la langue que je visite avec respect car il m’est impossible ni de la jeter, ni de la cracher. Cela fait des années que je leur invente à chacun, avec le plus de soin possible, des rôles, comme au théâtre avec l’intention délibérée de capter des petits bouts de leur existence singulière, et ainsi ils prendront vie à tes yeux. Tu découvriras en chacun d’eux une nécessité profonde d’absolu.

Je trace mes mots comme ils me viennent sous la plume et après je suis obligée de retravailler entièrement pour arriver à ce que j’appellerai ma musique intérieure. Celle qui m’est propre. Il y a des moments terribles où je ne la trouve pas. J’ai dû faire appel à toute ma patience qui n’est pas ma qualité première. Ne t’imagine pas que cela m’a toujours été facile. Au départ, j’ai été appelée à faire quelque chose sans savoir si je serais comprise. Soi-même, on ne comprend pas ce que l’on fait. Mais j’ai ressenti un besoin impérieux de tracer tel trait, de donner une intensité à telle couleur, d’en explorer tout le champ ou tout le chant pour que cela devienne une symphonie. Tout d’un coup, le texte m’est apparu dans son évidence ou dans son manque. Cet accouchement a été long et souvent douloureux. J’ai beaucoup gratté comme l’Imbécile, parfois jusqu’au sang. Ou ma vision te touchera ou tu n’y seras pas sensible. Je dois l’accepter avec humilité. A un moment, est née en moi l’impérieuse nécessité de donner parole à mes émotions, en leur laissant le temps de s’inscrire sur le papier. Quelque chose qui ne relevait pas de ma volonté. En art, la volonté tue. « Je veux faire ça, et ce sera bien comme ça ». Il m’a fallu m’en tenir à une position beaucoup plus modeste et me dire : « Laissons la place à l’inspiration et à ce qu’elle va nous faire faire. Laissez venir en vous des choses qui nous sont inconnues ». Je me dis que ce qui est vraiment sincère, d’une nécessité profonde, ou je dirais d’une pureté, réapparaîtra avec le temps. J’ai tenté une œuvre de cœur pour me réconcilier avec la vie.

Les AAA se réunissent une fois par mois dans cet immeuble pour délibérer sur les décisions à prendre sous la baguette de son chef d’orchestre, une femme qui cache son mystère dans une mascarade déconcertante. Chacun de ces personnages révèle en lui le signe d’un grand malaise, d’une préoccupation de soi qui met en évidence la peur de ne pas être ou la difficulté d’être, contre laquelle ils se battent pour s’affirmer à leur manière. Cela tend vers ce que j’appelle l’ego. Chacun tentera d’être sincère, cela pourra les entraîner au drame parfois. Je l’appellerai un besoin d’absolu, d’amour et de reconnaissance. Ce sont tous de hyperémotifs et beaucoup se dissimulent, en choisissant un domaine qui leur est particulier et pas toujours reconnu de tous puisque trop décalé. Ils déploient un hyper activisme qui les protège de la vraie vie.

A force de simuler les sentiments, on finit par bien les connaître dans la vie et on s’aperçoit assez vite quand les gens parlent faux ou sincère. On le sent. Il y a un ton, une inflexion, juste un petit déraillement de la voix qui nous fait dire : « Cette personne ne dit pas la vérité ». Il y a des gens qui mentent très bien, puis d’autres non. Mais on sent quand les gens parlent juste, vrai, qu’ils sont eux-mêmes ou quand ils ont un langage fabriqué, tout posé d’avance. C’est très fatiguant de toujours dissimuler. Je parle d’expérience. C’est pourquoi dans ce roman, j’ai fait l’inverse. J’ai incrusté de l’amour et de la tendresse car c’est ce dont je sais le mieux parler. Je les ai expérimentées sur toutes les coutures.

Dans mon récit, il y a deux morts et un enquêteur. Oui, pour m’amuser, je me suis permis de m’égarer dans le roman policier.

Alors, lecteur, maintenant que le tourbillon auquel je t’ai invité et auquel tu as eu la générosité ou la témérité de te plier, je vais te faire rencontrer une personne aussi étonnante que l’Imbécile. Elle s’appelle madame Castillo. Comme tu peux le soupçonner, elle est venue de loin pour surveiller et prendre en charge l’immeuble. C’est la concierge, un pilier essentiel de mon scénario. Dans cette maison bourgeoise, on préfère la nommer « la gardienne », c’est un terme plus adapté au standing des locataires. Cette femme sait apprivoiser la vie et tous ses aléas grâce à sa capacité inépuisable d’empathie. Elle et l’Imbécile vont s’apprécier, se reconnaître de la même confrérie, au grand désarroi des gens bien. Elle va lui autoriser sa façon d’être au monde. Elle lui servira de secours, en lui offrant son épaule pour lui permettre de mieux vivre sa différence. Et l’amour sera pour eux deux comme une façon de contrecarrer leur émotivité. Ils s’apprendront mutuellement à vivre autrement.

Lecteur, j’espère que tu trouveras un certain divertissement à t’égarer dans ce manège aérien. Tu rencontreras éventuellement des fantômes, des dragons, des monstres, le sphinx t’y attend peut-être. Qui sait ? Mais tu ne seras pas aveuglé même si l’énigme qu’elle te posera est opaque.

Pour être écrivain, il faut avoir une capacité d’observation, d’imitation et être pleinement soi-même quand on est multiple. A force de simuler les sentiments, on finit par bien les reconnaître dans la vie et on s’aperçoit assez vite quand les gens parlent faux ou sincèrement. On le sent. Il y a un ton, une inflexion, juste un petit déraillement de la voix qui nous fait dire : « Cette personne ne dit pas la vérité ». Il y a des gens qui mentent très bien, d’autres non. On sent quand les gens parlent juste, qu’ils sont eux-mêmes ou quand ils ont un langage fabriqué, tout posé d’avance. C’est donc par un dépassement de soi qu'on se rend compte que l’on est capable de façons de penser complètement différentes. Cela élargit énormément le comportement et on découvre des manières d’être insoupçonnables. On se retrouve brutalement métamorphosé par un rôle. Quand ce sont des rôles de méchants, avec de mauvais sentiments, on s’aperçoit que l’on peut être très agressif. J’ai tenté de passer outre tous les conformismes. Ai-je réussi ce pari fou, lecteur ? Toi seul pourras en juger quand tu auras été au bout du voyage. Et tu pourras réaliser que l’Imbécile ne l’est pas tant que ça. Il est peut-être l’emblème de tous les membres des AAA. Il en est la quintessence.

La nécessité de devenir écrivain ne vient-elle pas d’un malaise de vivre, et d’une incapacité d’accepter la vie telle qu’elle est. « Je est un autre » affirmait Rimbaud. Ne sommes-nous pas tous plusieurs autres ? Ecrire n’est-il pas un art fait de rapports, d’échanges de multiples possibilités ? Et surtout ouvre grands tous tes sens pour être entièrement suspendu à ce qui se passe autour de toi.

Lecteur, c’est peut-être la leçon que je t’offre. Si cela peut t’inciter à observer attentivement les comportements de tous ceux qui t’entourent, peut-être, alors, apprendras-tu à douter. C’est ce que je te souhaite. Si tu parviens, au terme de cette virée, à apprendre à apprécier l’autre dans sa disparité bigarrée, et si mon livre te réconcilie avec la vie, j’aurai pleinement gagné mon pari.

 

Pierrette Epsztein

 

Gisèle Gueller a un master 2 d’Aménagement du territoire développement local à Université Paris VII. Elle a démarré comme éducatrice spécialisée. Elle est devenue directrice territoriale en Seine-Saint-Denis dans un service de protection de l’enfance. Passionnée de théâtre, elle est bénévole comme chargée de programmation des théâtrales de Collonges-la-Rouge en Corrèze, département où elle passe une partie de ses étés. L’Imbécile et l’encyclopédie est sa première publication. Elle s’est fait connaître par son écriture sur les réseaux sociaux où elle rédige des textes qui sont suivis assidûment par un grand nombre d’« amis ».

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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.