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L’été des Noyés, John Burnside

Ecrit par Léon-Marc Levy 28.08.14 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Métailié

L’été des Noyés (A summer of drowning). Août 2014. Traduit de l’anglais (Ecosse) par Catherine Richard. 320 p. 20 €

Ecrivain(s): John Burnside Edition: Métailié

L’été des Noyés, John Burnside

 

Un roman de Burnside est toujours un moment d’éternité. Il n’y est pas de frontière spatiale, ni temporelle. Il n’y est pas de frontière non plus entre la réalité et le monde des chimères. Tout est suspendu dans l’air, incertain, improbable, oscillant, inquiétant. « Scintillation », son dernier opus avant celui-ci, nous avait déjà emmenés dans cet univers insécuritaire, menaçant, sans que l’on sache d’où, de qui, vient la menace. On ne sait même pas s’il y a vraiment menace. Un roman de Burnside dérange, questionne, ne répond pas, ne rassure jamais.

« L’été des noyés » emprunte – un peu – au roman noir : des jeunes gens disparaissent. Thème obsessionnel chez Burnside puisque dans « Scintillation » des enfants déjà disparaissaient. Mais il y a aussi du roman d’horreur : démons et forces du Mal sont à l’œuvre. Kyrre Opdahl, le vieux pêcheur en a convaincu la jeune Liv : Trolls, sirènes et par-dessus tout la Huldra – séduisante et terrible maîtresse du monde des Ténèbres – sont plus réels que ce qui semble être le réel. Le cadre de la Norvège septentrionale offre un écrin parfait aux fantasmagories les plus effrayantes : Lumière blanche et crue après l’interminable obscurité hivernale. Et dans l’entre-deux une période terrible d’entre-deux justement, où l’on perd le sens même de l’être.

« Il y a des gens qui ne peuvent pas se résoudre à vivre si haut dans le nord à cause de la longue obscurité, et d’autres qui ne peuvent supporter les interminables nuits blanches qui figent l’esprit, causent insomnies et délires extravagants mais, pour moi, la pire période de l’année est celle de la neige boueuse, quand le ciel est clair mais le sol encore gelé, un faux été de cieux blancs et terre froide durant lequel rien ne semble aller. »

Le monde de Burnside est magique et terrifiant, comme le grand Nord. Tout y est contraste, jeux aveuglants d’ombre et de lumière, collisions des sentiments. Comme le chambardement affectif de la jeune narratrice, fascinée par sa mère, artiste-peintre de grand talent et de grande notoriété, enfermée dans son atelier la plupart du temps au sein de la maison isolée qu’elles habitent. Fascinée et pourtant toujours agacée, ombre et lumière, par cette femme égocentrique et hautaine, qui ne supporte autour d’elle que sa fille – plus ou moins – et une cour d’hommes empressés.

« Elle était en train de flirter – et lui aussi – et j’avais beau ne pas voir le visage de l’homme, je compris qu’il souriait. Il lui plaisait, et elle lui plaisait aussi, si bien qu’au bout d’à peine deux heures, l’interview qui les avait réunis ici restait une interview, mais c’était aussi devenu un jeu entre eux, un jeu aux conséquences duquel ils n’avaient aucune envie de penser. »

Poésie tendue, de chaque page, de chaque instant, Burnside ouvre la piste de tous les possibles mais n’en ferme jamais aucune. Tout est envisageable, du plus réel au plus fantastique. Ce livre dérange, mêle les genres : roman initiatique, polar, fantastique, tout ensemble ou à tour de rôle. Le trouble de Liv scande le trouble du lecteur. Elle ne comprend pas bien ce qui se passe, doute de ses yeux, de ses sens, de son intelligence du monde. Toutes les frontières de la perception se brouillent en un univers lyrique et inquiétant.

« Je ne peux pourtant pas être absolument certaine de la teneur de ce dont je fus témoin ce soir-là. J’étais encore un peu embrumée, quand je me levai et allai à la fenêtre, or tout ce qui se passa ensuite semble contredire ma version des faits – néanmoins je vis ce que je vis. Je n’imaginais rien de tout ça et je ne suis pas folle. Je le croirais volontiers, si je le pouvais, car ce serait l’explication, pour ainsi dire, d’une chose par ailleurs impossible à expliquer. Je vis ce que je vis cette nuit-là (…) »

Dans les plis incertains du monde, Liv se glissera jusqu’au point de dresser les cartes topographiques de son pays les plus détaillées qui se puissent imaginer. Pli de terrain, par pli de terrain.

Le lecteur est happé par l’écriture de Burnside – parfaitement rendus par la traduction de Catherine Richard - autant que par l’angoisse qui nimbe tout ce roman.

L’œuvre d’un grand écrivain.

 

Leon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

John Burnside

 

Nationalité : Royaume-Uni 
Né(e) à : Dunfermline , le 19/03/1955

Biographie : 

John Burnside est un écrivain écossais.

Burnside a étudié l'anglais et les langues européennes à l'université d'Anglia Ruskin. Après avoir travaillé en tant que programmeur de logiciels informatique, il s'est entièrement consacré à l'écriture à partir de 1996. Il est membre honoraire de l'Université de Dundee et Reader en Écriture créative à l'Université de St Andrews.

Son premier recueil de poème, The Hoop (le cerceau), publié en 1988, a été récompensé par le Scottish Arts Council. Ses autres recueils comprennent Common Knowledge (1991), Feast Days (1992), qui a reçu le Geoffrey Faber Memorial Prize, et The Asylum Dance (2000), lauréat du Prix Whitbread et sélectionné pour le Prix T.S. Eliot.

John Burnside écrit également des nouvelles - recueil Burning Elvis (2000) - et a également vu plusieurs de ses romans être publiés, entre autres The Dumb House(La maison muette) (1997), The Mercy Boys (1999, lauréat du Encore Award), et The Locust Room (2001). Il tient également, de manière occasionnelle, une chronique du quotidien The Guardian.

 

(Source Babelio)

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil