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L’État secret, Jacques Follorou (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 14.01.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Fayard

L’État secret, Jacques Follorou, 282 pages, 20 €

Edition: Fayard

L’État secret, Jacques Follorou (par Gilles Banderier)

 

 

Dans les démocraties numériques, les citoyens ordinaires renoncent à une part croissante de leur intimité, de leur privauté (le mot ne traduit qu’imparfaitement l’anglais privacy, « l’arrière-boutique » de Montaigne), à travers les « réseaux sociaux », qui réalisent le vieux rêve de Bentham (à moins qu’il ne s’agisse d’un cauchemar), le panopticon, la prison de verre où l’on peut tout savoir de tout le monde à chaque instant. Il faut préciser que ce renoncement à la vie privée est volontaire. Il ne résulte pas d’un espionnage généralisé et coercitif, exercé par l’État (comme chez Orwell), même si – dans la pratique – le résultat est identique. Que deviennent toutes les données que nous déversons librement sur la Toile ? La question est régulièrement posée. On devine qu’elles ne sont pas perdues pour tout le monde.

Si les citoyens acceptent désormais que tout un chacun puisse plonger les yeux dans leurs vies, s’il est admis que tous nos messages électroniques peuvent être lus par quelqu’un qui n’en est pas le destinataire, les États n’ont pas pris le même chemin. Le prisonnier du panopticon est surveillé constamment par le gardien, mais celui-ci demeure invisible au prisonnier. Tout se passe comme si, face à des gens qui déballent leurs vies sur le réseau Internet, le pouvoir répondait par un secret de plus en plus opaque. Certes, on n’a jamais connu d’État dont tous les ressorts eussent en permanence été exposés, mais en face, les sujets, les citoyens, les administrés ou quel que soit le nom qu’on leur donne, gardaient leurs vies pour eux et leurs amis.

L’État secret de Jacques Follorou s’interroge sur certaines évolutions de nos sociétés. Jamais ce que nous appelons l’État ne fut un pouvoir unifié et homogène ; il y a toujours eu des sous-pouvoirs rivaux qui s’affrontent dans l’ombre des profondeurs. Parmi ces sous-pouvoirs, le renseignement a pris, grâce au terrorisme et à la technologie, une importance centrale. Et, chacun le sait, le monde du renseignement n’est pas davantage homogène, tiraillé qu’il est entre agences rivales (la plupart des pays en possèdent au moins deux, une pour l’espionnage hors des frontières nationales, l’autre pour la surveillance intérieure). Bien que permanentes, ces tensions n’éclatent au grand jour qu’à la faveur d’échecs retentissants (le 11 septembre 2001, Mohamed Merah, etc.).

Devant des agences de renseignement qui tendent à l’autonomie, qui sous-traitent les flux de données qu’elles interceptent à des sociétés étrangères et qui (comme l’a montré l’attentat du 3 octobre 2019 à Paris) peuvent être « pénétrées » par l’adversaire, c’est clairement au pouvoir politique de reprendre la main. On est frappé par le mélange d’apathie, de désinvolture, d’ignorance, d’indifférence ou d’incompétence dont les politiciens font preuve (l’anecdote sur M. Sarkozy, p.32, est édifiante). Jacques Follorou propose d’ériger deux contre-pouvoirs : la magistrature et le Parlement. Or la première (ce que l’auteur, p.191, appelle la « juridiction judiciaire ») a fait depuis des lustres ce qu’il fallait pour se discréditer auprès des citoyens. En ce qui concerne le Parlement, quand on observe la plupart des députés élus en 2017, on est en droit d’être inquiet.

Il n’y a en fait pas d’autres questions que celles de l’ennemi (ce n’est pas parce que nous ne voulons plus d’ennemis que nous n’en aurons pas), des fins du politique (la paix à l’extérieur et l’ordre – condition du progrès – à l’intérieur) et du rapport de ces fins aux moyens employés. M. Follorou semble choqué de voir des soldats dans les rues de Paris, mais un soldat possède cette supériorité sur un policier, qu’il peut ouvrir le feu et abattre un malfaisant sans être ensuite obligé d’affronter une montagne de paperasses, une inspection tatillonne et, peut-être encore, un juge. Avec un mélange de bonhomie et de cynisme, deux hommes de gauche ont offert un intéressant exemple : Barack Obama, lesté de son Prix Nobel de la paix, qui fit abattre Oussama Ben Laden dans un pays tiers, et François Hollande, qui ordonna la liquidation préventive de Français partis massacrer les populations locales en Irak et en Syrie. Le livre de M. Follorou abonde en angles morts. Il considère que les Français auraient pu affronter les attentats de 2015 et 2016 « avec plus de calme et de sang froid » (p.240) qu’ils ne l’ont fait. Mais les Français firent au contraire preuve d’un sang froid admirable, en refusant, malgré l’hystérisation des chaînes d’information continue, de s’abandonner à un essentialisme facile qui verrait dans tout musulman ou tout étranger un terroriste potentiel. Un autre angle mort : l’État d’Israël. Comme le disait à Jérusalem un président de la Cour suprême, Aharon Barak, « la limite entre la guerre et la paix est finie » (cité p.228).

Ainsi que l’écrivait Julien Freund : « (…) un groupe de terroristes peut faire régner la peur, l’épouvante et l’insécurité, il peut obtenir des résultats spectaculaires immédiats, mais non durables, sauf s’il se transforme en un groupement de partisans ayant la sympathie d’une masse ou d’une importante portion de la population » (L’Essence du politique, 1965, p.529). Le vrai enjeu est là, car la France est aussi confrontée à « la croissance de la population à risques », selon l’expression pudique d’un haut responsable du renseignement (cité p.210). Or cette « population à risques » n’est pas tombée du ciel.

 

Gilles Banderier

 

Jacques Follorou, journaliste d’investigation au Monde, s’est spécialisé dans les questions de terrorisme et de renseignement.

 

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).