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L’espérance d’un baiser, Témoignage de l’un des derniers survivants d’Auschwitz, Raphael Esrail

Ecrit par Martine L. Petauton 22.12.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Biographie, Robert Laffont

L’espérance d’un baiser, Témoignage de l’un des derniers survivants d’Auschwitz, septembre 2017, 284 pages, 19 €

Ecrivain(s): Raphael Esrail Edition: Robert Laffont

L’espérance d’un baiser, Témoignage de l’un des derniers survivants d’Auschwitz, Raphael Esrail

 

« En situation de survie, l’homme est vrai ».

Raphaël Esrail, ancien déporté, ancien résistant, et Président de l’Union des déportés d’Auschwitz, a passé une partie notable de sa vie à « dire Auschwitz » – sa mission – aux autres, ceux qui n’avaient pas cette expérience unique, qui ne savaient pas, ou mal. Aux jeunes, en particulier, pour apporter cet outil d’un genre à part, sans quoi aucune vie d’honnête homme ne saurait ici, en Occident, prendre forme…

Et la voix, douce et ferme, et la pédagogie, et – oui, parfois – comme un zeste d’humour en guise de distance, ont fait merveille partout où on l’écoutait dire « ce que des hommes avaient fait à d’autres hommes », dans un  silence étrange, que j’ai encore en mémoire, moi qui ai connu Raphaël lors d’un voyage pour les professeurs dans les grands camps de la mort de Pologne.

Et puis, sur le dernier versant de sa vie, profitant des derniers feux d’une remarquable mémoire, sur les injonctions, dit-il, de sa petite-fille, il a voulu écrire. Le tout, sa jeunesse et même les origines de sa famille Juive de Turquie, ses études et sa formation intellectuelle, culturelle, politique, à Lyon, la capitale de la Résistance en zone Sud, sa construction dans les rangs des Eclaireurs Israélites de France nous donnant au passage le quotidien digne d’un documentaire de ces années d’avant-guerre. Il a voulu écrire, mais pas en surface, ni surtout par allusions, fussent-elles du plus haut niveau littéraire ou poétique. Décrire, donc, pas à pas, avec la minutie d’un tabellion ancien, de fait en fait, de structure en structure, sous la coupe imparable de la chronologie. Faire un récit d’Histoire, avec le vivant du témoin qui reste et revendique sa parole. Quoi qu’il se défende de ce mot « témoin » (ce regard, comme situé à l’extérieur) lui préférant celui de « survivant », avec ce qui lui est attaché de participant, chair, sang, affects, aux faits.

Plusieurs chapitres, forts instructifs, ont trait à l’état de l’opinion au début de la guerre, et – presque a contrario – à la constante lucidité, méfiance et nécessité de vigilance dont fit preuve R. Esrail, notamment en ce qui concerne la montée de l’antisémitisme. Résistant – tout jeune étudiant à Centrale Lyon – dans le délicat « métier » des faux-papiers : « Je suis en vigilance permanente ; mon esprit a intégré la notion de risque qui jamais ne me quitte ». On assiste du coup à une sorte de genèse d’un homme prudent et toutes antennes dehors, propre à faciliter le résistant et probablement le futur survivant. L’arrestation, le transit par Drancy, les wagons vers l’Est « pour travailler à Pitchipoï » ; autant de pages précises pour nos livres d’Histoire, et l’infinie – quoi qu’on en dise – curiosité de nos élèves.

R. Esrail vivra l’enfer des camps – Auschwitz, Birkenau, puis la « marche de la mort » lors de l’arrivée des Soviétiques – pendant 18 mois. Durée ridiculement restreinte à notre regard, à celui de nos jeunes. Qu’est-ce que 18 mois dans une vie d’homme !! Il va sans dire que toutes les réponses – philosophiques – sont dans ce livre. Ensemble – un corpus ou pas loin – décliné dans son intégralité, apportant les précisions – vocabulaire, date – qu’il faut à cette drôle de leçon parfaitement pédagogique, totalement conduite de bout en bout, avec problématique, et conclusion. Tout est tourné vers le lecteur, comme par un miroir, avec la vaste interrogation, n’en doutez pas, qu’on nous demande d’ouvrir et de nourrir au bout :

« Lorsque nous sommes à l’intérieur du bâtiment, nous entendons des bruits sourds. Nous ne pouvons voir, nous entendons. Lors d’une sortie, près du mur du fond, nous apercevons du sable humide teinté d’une couleur lie-de-vin… il s’agit d’un lieu de fusillade. Nous apprenons qu’il ne concerne que les Polonais non juifs. Les juifs, étant, eux, gazés… ».

Et puis, il y a Liliane, épousée au retour des camps, rencontrée dès Drancy, revue – minuscules moments – en Pologne, celle qui illustre le titre du récit et ses airs au premier abord de romance des années 50 : « l’espérance d’un baiser ». Titre intrinsèquement sérieux, en fait ; majeure condition à la survie : « s’entrevoir dans ces conditions apocalyptiques est un cadeau que je reçois comme un symbole d’espérance ». Liliane, formidable portrait de femme, qui livre, quant à elle et en partition à deux mains avec son mari, son quotidien à Birkenau.

Des hommes et des femmes, donc, et non des gens hors du temps, ou héroïsés. Leçon d’humanité tellement émouvante lorsque Raphaël (pages de tout premier intérêt) raconte le retour « chez les vivants » et la terrible difficulté à se reconnecter : « Je constate que je n’aime plus personne ; mon cœur est à sec… cela durera plusieurs années ; je jugerai les hommes à l’aune des camps ».

Le récit d’Auschwitz par R. Esrail est sans doute à ce jour un des plus efficaces qu’il soit donné de lire ; ceci tenant peut-être à sa longue expérience de passeur de mémoire tenue partout en France depuis si longtemps. Cela voisine aussi – on peut le deviner – avec ce qu’est cet homme, sa construction, sa personnalité, son intérêt immense et constant pour la jeunesse, et pour ce qui se passe aujourd’hui autour de lui ; ce refus de rester prisonnier – encore – de ce passé. En voilà un, qui, même s’il ne le cite pas, signerait ce texte (Marx et Churchill) : « Celui qui ignore le passé est condamné à le revivre dans l’avenir ». Les dernières lignes du livre, s’appuyant sur le Testament philosophique d’Auschwitz de Sam Braun, s’adressent aux jeunes : « Faisons en sorte, jeunes gens… tous ensemble de mettre à bas ces barbelés ; je vous remercie ».

On aura compris le statut particulier de ce livre fondamental ; 1er rang de bibliothèque, chez soi et à l’école, bien sûr, mais tellement plus que ça. Livre de chevet… et s’il n’en reste que quelques-uns… il faudra celui-là, pour son contenu, sa démarche, son sens. Merci Raphaël Esrail, pour ce que vous savez dire, écrire, raconter, et, si vous permettez, pour ce que vous êtes.

 

Martine L Petauton

 


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A propos de l'écrivain

Raphael Esrail

 

Raphaël Esrail (né en 1925), ingénieur, résistant, déporté, est Président de l’Union des déportés d’Auschwitz, marié à Liliane Badour.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)