L’empereur de la joie, Ocean Vuong (par Gilles Cervera)
L’empereur de la joie, Ocean Vuong, éd Gallimard coll Du monde entier, 499pp, 25€
Joie du roman
La joie est ou n’est pas.
Ocean Vuong nous enfonce bas dans la joie dostoïevskienne, dans les bas-fonds de Gogol, sous terre où rampent à fond sur leurs vélos à grosse roue les livreurs de pizza, les découpeurs de poulets, les rôtisseurs et les hambourgeuteurs, ce grouillement d’humains tout en bas du bas. Ici, dans une ville pourrave donc joyeuse de Nouvelle-Angleterre. Plutôt en haut sur la carte, on peut même dans une virée de van visant à chercher des stocks d’épinards toucher au Vermont, ça dit peu à peu, sans doute, sauf aux américanophiles qui restent ou aux phobes de plus en plus nombreux.
Un remède pour les deux : lire Ocean Vuong !
Joyeux par le bas. L’empereur est sans doute doté d’un groin plus gros que sa panse, peu importe. Ici, les suicides sont rattrapés au col et les diamants dans la main des soldiers sont des gros mythes.
Ici est la preuve que ce populo qui ne s’appelle plus comme ça, il rêve de Grand Soir quand même, est lié, uni, s’obèse aux mêmes cochonneries, se serre les coudes, braille et s’aime plus justement que ceux censés les driver. Manichéen ? Non américain.
L’Amérique de Vuong, on vous la certifie vécue du dedans, du dessous, du fond des fleuves et du remugle des arrières boutiques.
Donc Grazina est une vieille lituanienne qui habite la dernière bicoque habitée au pied d’un pont d’où les gens sautent. Un soir, elle engueule Hai juste avant qu’il ne fasse une grosse bêtise.
Ce roman est un roman parfois russe. Bizarre comme les littératures du XXIème rejoignent les russes de la fin XIXème. Ça doit s’expliquer.
Donc Grazina paraît folle, semble cinglée, n’est que bizarre, vivant entre deux eaux, celles du fleuve et celles qui l’ont éjectée jusqu’ici, ça remonte, la tête prise entre deux burnes, Staline d’un côté Hitler de l’autre. Comment s’en sortir sans sortir au plus loin, d’ans cette planète déboussolée par un début d’Alzheimer à la fois protecteur, imaginarisant voire visionnaire.
Donc Hai que Grazina baptise Labas, salut en lituanien, devient son garde malade, sa conscience vitale et son majordome compassionnel : La semaine suivante, comme il n’avait ni ordinateur, ni portable ni Internet, il lut jusqu’à une heure avancée de la nuit, veillant sur les rêves imprévisibles de Grazina, les pages des Frères Karamazov (ital) collées par la moisissure et s’effritant entre ses doigts. Il tournait une page et elle se brisait d’un coup, le livre se désagrégeant au fur et à mesure qu’il avançait dans sa lecture.
Lire Dostoievski et laisser le livre se transformer en poussière, n’est-ce pas terriblement russe, ou plutôt n’est-ce pas la métaphore la plus juste du monde des derniers lecteurs de littérature ? Le monde s’effondre au fur et à mesure qu’on lit un roman sous Trump qui narre celui d’Obama et des tours jumelles que pulvérise un jour les jets fous de la folie.
Le roman a deux scènes, traçant autour de Hai une circulation entre la maison où l’œuvre de Camus dans la cave de Grazina est creusée comme un tunnel par les rats et Chez HomeMarket où Hai est embauché, recommandé par Sony son cousin germain : Après quoi, on sortait les macaronis au fromage, la tarte à la patate douce, et tous les bacs encore à moitié pleins la veille au soir. On retirait le film en plastique, on enlevait les parties racornies à la pointe d’un couteau, on mettait le reste dans les cuves chauffantes, on touillait un peu et, au bout de cinq minutes, le plat avait repris ses couleurs engageantes et crachotait une jolie fumée. Alors on prenait un feutre blanc et on écrivait le nom d’un employé sur le petit écriteau noir fixé devant chaque pat : CUISINÉ AUJOURD’HUI PAR :____. Chez HomeMarket, « cuisiner » signifiait réchauffer une nourriture spongieuse préparée douze mois plus tôt dans un laboratoire en périphérie de Des Moines et mise sous vide dans des sacs de conditionnement hermétiques.
Bon appétit !
Et à la troisième heure de chaque service, les employés commençaient à dégager une odeur de sueur humaine – la seule odeur de nature organique.
Tout ment sauf les odeurs.
Hai ment, la patronne ment, le fils de Grazina et Grazina elle-même, bref le monde ment ! Bien-sûr, et c’est normal, les romans mentent mais c’est pour notre bonheur à lire. La littérature pur leurre est celle de Vuong, loin des cartésianeries locales ou autres nombrifictions du vieux monde versus nostalgie. L’Amérique est large, dépasse de partout, royaume des marques et donc, nous le répétons, du leurre et du crack.
Hai ment à sa mère. Sa mère a menti à son fils. Ils viennent du Viet-Nam et parlent viet. Ils sont entre eux et destinent à leur dieu une fois par an, le bout de leurs mèches. Sony, qui a ce nom à cause de la marque de télévision, est carrément neurodifferent. On lui a menti aussi, y compris sa mère, la sœur de la mère de Hai, en prison, qui ne lui a pas dit que son père était mort. Sony l’a compris. Les neuneus voient et entendent tout mieux que nous qui le sommes aussi, chacun sa manière. Hai ment à sa mère en l’appelant d’une université de médecine qui coupe le poulet et transforme les produits comme on l’a dit. Grazina aussi, dont la fille a déserté et dont le fils est un garnement qui a réussi. Il veut donc réussir à gagner quelques sous de la maison de sa mère, mettons qu’il manque à sa piscine un plongeoir ou un paillasson doré devant la porte d’entrée.
Grazina ment jusqu’au grand final et sur sa pierre tombale, on fera inscrire, conformément à ses dernières volontés, GRAZINA M. VITKUS 1927-2010. Épouse et mère aimante – un drapeau américain gravé de chaque côté. L’empire de la joie est dédié au bout du livre à la vraie Grazina V ! L’auteur, lui, ne ment jamais !
Ce roman pue l’Amérique qui pue, qui ment comme des arracheurs de dents pour une question, au final, quasi quantique.
À quel moment le pain devient-il un gâteau ? Quel est le grain de vanille et la graisse qui fait basculer l’un vers l’autre, et c’est irréversible ! Toujours est-il que ça se vend comme des petits pains. BJ tient sa recette au secret. Tous admirent la manageuse car elle ne se la pète pas, grouille dans le même bain, sauf qu’elle passe les commande, embauche ou licencie, ce dernier droit de vie ou de mort. Ils aiment leur manageuse jusqu’à la suivre boxer ou catcher, dérisoire pays où la boxe ou le catch attrapent la transcendance !
Où et comment un appuie-tête devient un ex-voto, voire un fétiche pour Sony qui retrouve, après l’accident fatal au père, un appuie-tête : Sony s’agenouilla, puis coiffa de sa casquette de l’union le côté endommagé du repose-tête. ../… Il souleva le repose-tête et le regarda comme si c’était un visage en lissant le tissu froissé, là où la brûlure s’était arrêtée : « Tu me manques Ba, Je ferai tout pour te rendre fier. Et je ne t’oublierai jamais ».
Les mots sont naïfs comme l’est l’Amérique. Infantile, fantomatique, contradépressive, réplique d’elle-même qui depuis deux siècles et demi produit des romans de feu et de sang. Ici, sans meurtre ou si peu, sans pleurs ou si peu. On rit beaucoup. On se drogue pas mal. Médocs etc. On dort dans des granges, odeur de paille et rêve de coyote. Et quand on saute des ponts, des vieilles folles pas si folles viennent dire que non.
Les mots vibrent, bravo la traductrice Hélène Cohen, les mots se marrent, les légébété sont repérés et même Hai n’a rien à redire quand Grazina le come-out.
Un grand grand grand roman après Fante, Bukowsky, après Dosto : Vuong !
À lire en s’enfonçant corps et biens dans une benne à ordures. Le plus doux n’est pas le moins pourri. Ce qui nous arrive, non ?
Gilles Cervera
- Vu: 126

