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L'arbre aux secrets -7

Ecrit par Ivanne Rialland 30.06.11 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

Chapitre VIII

L'arbre aux secrets -7

 

L’Arbre aux secrets, Chapitre VIII


— Comment as-tu fait, tout à l’heure ?

— Comment fait quoi ?

— Quand tu as transformé tes parents.

— Oh !… Je ne sais pas. C’est comme ça. C’est un don, on va dire.

— Ce n’était pas très réussi. Je n’y ai pas cru une seconde.

Victor eut un rire bref. « Menteuse ! »

Ils marchèrent ensuite en silence jusqu’à la clairière. Il était tard à présent. Il commençait à faire un peu frais. Rose eut un frisson. Elle se sentit tout d’un coup épuisée, et elle avait envie d’être seule. Arrivée à la clairière, elle salua Victor plutôt brusquement et commença à s’éloigner. Victor demanda : « Il faut vraiment que tu rentres ? »

— Il est déjà tard, tu sais. Je suis fatiguée. Et ma mère doit m’attendre.

— Elle attendra, et puis quoi ? répliqua-t-il, avec quelque chose de mauvais dans la voix.

— Je ne veux pas la faire attendre, c’est tout, répondit Rose calmement. Elle n’est pas bien ces temps-ci.

— Elle est malade ?

— Je ne sais pas. Non. Plutôt non. Elle a les idées noires.

Victor, à ces mots, sourit étrangement. « Quel genre d’idées noires ? » demanda-t-il.

— Je ne suis pas sûre. Comme si elle se souvenait. Comme si quelque chose s’était passé lorsqu’elle était enfant, et que ça revenait. Ça refaisait surface.

— Quelque chose quoi ?

— Si je le savais…

Il y eut un silence. Alors Victor dit, d’une voix neutre : « C’est comme ça avec les fantômes », et il tourna les talons.

Rose ne tenta pas de le rattraper, elle ne l’appela pas. Elle le regarda s’éloigner, puis elle s’engagea sur le sentier qui la menait à la maison. Elle marchait d’un pas lent, en réfléchissant. Que voulait dire cette remarque ? Les fantômes, était-ce une manière de désigner les souvenirs ? C’était plutôt bien dit, en effet. Sa mère, véritablement, ces derniers temps, avait eu l’air hantée. Mais il y avait en même temps ces sortes d’apparitions, la petite fille au grenier, la chambre qui n’était plus la même chambre… C’était peut-être toujours ainsi, quand on se souvenait, on se souvenait vraiment, à longueur de jours et de nuits… Ou c’était le don de Victor ? Rose secouait la tête. Ça n’existait pas ces choses-là. Mais quand même ? Elle doutait. Comment Victor pouvait-il savoir ? Pourquoi ce mot de fantômes ? Un hasard ? Ou son père lui aussi avait-il des fantômes ? De quoi souffrait-il ?

Rose commençait à soupçonner Victor des plus horribles intentions, quand elle arriva en vue de la maison. Tout cela était ridicule. Victor n’avait pas de pouvoir surnaturel ou on ne savait quel don mystérieux. Il se montait la tête tout seul à imaginer des choses et elle, Rose, se laissait entraîner dans ses affabulations, parce qu’elle aussi était seule, cet été-là, elle aussi était inquiète, elle aussi, ce soir, allait rentrer dans une maison trop silencieuse.

Mais sa mère l’attendait derrière la porte et lui sauta dessus dès qu’elle entra. Elle cria, d’une voix étranglée par l’angoisse :

— Où étais-tu ? Où étais-tu ? Toute la journée ! Sans rien dire !

Elle secouait Rose, violemment, les mots sortant entrecoupés, à peine compréhensibles, de sa bouche. Rose pouvait à peine dire : « Mais, maman ! » Sa mère n’écoutait pas. Et puis, d’un coup, elle la serra très fort dans ses bras en murmurant : « J’ai eu tellement peur ». Puis, fâchée de nouveau, l’écartant d’elle, la dévisageant : « Où étais-tu passée ? » Rose répondit d’une toute petite voix : « J’étais dans la forêt », avant d’éclater en sanglots. Elle était épuisée par sa journée, bouleversée par l’accueil de sa mère, mais en même temps, surtout, soulagée. Elle retrouvait sa mère d’avant, sa mère d’il y a longtemps, qui gronde et qui console, qui est là, vraiment, qui la regarde vraiment et qui sait quand sa fille est là et quand elle n’est pas là.

Sa mère la reprit dans ses bras, plus doucement, et Rose pleura longtemps. Quand ses pleurs se calmèrent, sa mère l’entraîna vers le canapé en disant : « Il va falloir quand même que tu me racontes ce qui se passe, jeune fille ». De surprise, Rose s’arrêta tout net de pleurer. Ce qui se passe ? Ce ne serait pas plutôt à elle de demander ça ? Sa mère sembla remarquer son étonnement et fronça les sourcils. Rose détourna le regard. Elle n’osait pas parler. Si sa mère tout à coup retombait malade ? Qu’au premier mot de sa part… Alors qu’elle paraissait guérie, soudainement, miraculeusement. Elle voulait profiter de ce moment, oublier le passé et surtout oublier l’avenir. Elle baissa les yeux et répondit doucement :

— J’étais juste dans la forêt.

— Sans rien dire, sans prévenir ?

— Je n’y ai pas pensé. Je suis désolée.

— J’étais folle de peur !

— Je suis désolée.

Sa mère restait méfiante. Elle la regarda en silence un moment et elle demanda soudain : « Qu’est-ce que tu me caches ? »

Rose rougit violemment.

— Rien.

Sa mère n’était pas convaincue. Elle répéta : « Qu’est-ce que tu me caches ? »

— Rien. Je te jure.

Mais sa mère secouait lentement la tête. Rose rougit encore plus. Ses joues la brûlaient. Elle murmura, les yeux toujours baissés : « Je me suis fait un ami… »

— Dans la forêt ? demanda sa mère. Elle ne la croyait pas.

— Oui, dans la forêt, répondit Rose, tout bas.

— Tu te moques de moi ?

— Non, dit-elle plus fort, en relevant la tête. Ils viennent d’arriver dans la région. Ils se sont installés dans la petite maison, de l’autre côté de la forêt.

— Qui ils ? Qu’est-ce…

Sa mère s’arrêta net, sembla réfléchir, chercher et poursuivit, avec un drôle d’air : « La petite maison ? Celle qui est à la lisière de la forêt, au bord de la route ? »

— Oui. Celle-là. S’il n’y en a qu’une, parce que je n’étais jamais allée jusque-là.

— Il n’y en a qu’une.

— Ah. Mais…

— Qui sont ces gens ?

— Je ne sais pas, je…

— Je croyais que tu les connaissais ? Que c’étaient tes amis ?

— Juste le garçon !

— Parce qu’il y a un garçon… Tu n’as pas rencontré ses parents ?

— Si. Enfin si on veut.

— Qu’est-ce que ça veut dire « si on veut ? »

— Eh bien, le père est malade… très malade, je crois. Alors la mère… C’est pour ça qu’ils sont ici… Pour que le père se repose… Enfin je crois. Alors le garçon est tout seul, toute la journée, et sa mère… Elle ne s’occupe pas du tout de lui.

— Pas du tout ?

Rose eut peur d’avoir fait une gaffe, elle ajouta, très vite : « Oui, enfin, il faut comprendre… Avec la maladie de son mari et tout ça… » Mais sa mère ne semblait pas avoir fait le rapprochement. Elle était ailleurs, non pas absente, comme à l’habitude, plutôt concentrée.

— … alors le garçon est tout seul, toute la journée, dans la forêt.

C’était plus une remarque qu’elle se faisait à elle-même que quelque chose s’adressant à Rose, mais elle répondit, à tout hasard : « Oui, c’est ça ».

— Et il y a toujours l’arbre creux.

— Oui. Dans la clairière, oui.

Sa mère la regarda, et, toute blanche, l’air furieux, elle lui dit : « Je ne veux plus jamais que tu ailles là-bas ! ».

Rose était surprise et contrariée par cette interdiction qu’elle ne comprenait pas, mais en même temps, l’état de sa mère se maintenait, alors elle s’en accommodait. D’accord, sa mère était toujours furieuse et heurtait violemment les casseroles en préparant le dîner, en grommelant de temps à autre des mots indistincts, mais elle était debout, habillée et elle avait retrouvé sa vivacité ordinaire. À l’immense soulagement qu’elle ressentait, Rose se rendit compte qu’elle pensait ne plus jamais voir sa mère ainsi, et qu’elle s’était résignée à la voir errer comme un fantôme dans la maison, quand elle ne serait pas allongée dans son lit les yeux grand ouverts. C’est pourquoi, quand sa mère, la mine toujours aussi renfrognée, posa sur la table la salade de tomates, Rose se glissa sur sa chaise en tentant de réprimer un grand sourire et se servit généreusement.

— Qu’est-ce qui te fait rire ?

— Rien, maman, je t’assure.

— Tu n’iras plus dans cette clairière ?

— Non, maman.

— Tiens, tu n’iras même plus dans la forêt.

— D’accord, maman.

Une fois la forêt interdite, il ne lui restait plus pour passer ses vacances que la maison et les rues de village, mais si sa mère restait comme ça bien éveillée, elle s’en moquait, du moins pour l’instant. Pour l’instant, elle mangeait ses tomates en riant sous cape sous l’œil soupçonneux de sa mère qui commençait à se radoucir.

— Il pourrait peut-être venir à la maison.

— Qui ? demanda Rose en prenant un air innocent.

— Eh bien, ton nouvel ami. Si son père est malade, ça ne doit pas être amusant pour lui. Et comme on n’est pas parties cette année, ça n’est pas très drôle pour toi non plus. On partira peut-être plus tard, en août, peut-être à la mer, tu veux ?

Rose n’avait pas très envie de reparler de ce projet, qui lui paraissait bien incertain, et elle lâcha un vague « Oui, oui ».

— Enfin, en tout cas, ton ami, il faut que tu l’invites. Je serai ravie de le rencontrer.

— D’accord, maman, je l’inviterai.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Victor.

Sa mère lâche sa fourchette, l’assiette tombe sur le sol, se casse.

Zut.

Zut zut zut zut zut zut zut.

— Tu as dit ?

Nestor ? Castor ?

C’est quoi ces prénoms ? Il n’y a pas de prénoms normaux, qui se terminent par or, à part Victor ? Hector ?

— Hector ?

— Non, tu as dit Victor.

Zut zut zut zut zut.

— Tu es sûre ?

— Oui, je suis sûre. C’est son prénom ou non ?

— Il s’appelle Victor.

Rose fait le gros dos, elle attend l’orage, ou pire.

— Je ne veux plus que tu le voies.

— D’accord.

— Promets.

— Je promets.

— Ça m’a coupé l’appétit. Je vais me coucher.

Non ! Non, non, non, non, non !

Rose se met debout, elle regarde sa mère, droit dans les yeux : « Non ! »

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Je ne vais plus dans la clairière, je ne vais plus dans la forêt, je ne vois plus Victor, je ne vais plus nulle part, mais tu ne vas pas te coucher. Non !

Estomaquée, sa mère sembla avoir perdu un moment l’usage de la parole : ses lèvres s’agitaient, pas un mot n’en sortait. Puis elle se leva brusquement, se tourna vers l’évier et fit mine de faire la vaisselle. Rose hésita, se dirigea lentement vers l’escalier et monta dans sa chambre.

Avait-elle gagné pour cette fois ? Elle en doutait. Bientôt, sa mère se coucherait pour la nuit et le lendemain matin, elle ne se lèverait pas. Rose, alors, retournerait dans la forêt, auprès de l’arbre creux, elle reverrait Victor. Parce qu’elle ne saurait pas quoi faire d’autre. Parce qu’elle espérait, confusément, que Victor pourrait guérir sa mère ? S’il le voulait. Si seulement il le voulait.


Ivanne Rialland


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A propos du rédacteur

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)