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L’Arabe poussé à être kamikaze ou à n'être rien, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud le 14.04.17 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

L’Arabe poussé à être kamikaze ou à n'être rien, par Kamel Daoud

 

Finalement le choix de la « rue arabe », ce long boulevard des pas perdus, est terrible : retour hystérique aux « Allah Ouakbar » rageurs ou silencieuse analyse des impuissances en cascade depuis la Nebka et jusqu’à la pendaison de Saddam. C’est-à-dire soit la barbe, soit la télécommande. Et ce fragile équilibre policier que les régimes arabes ont cru un moment avoir réussi en verrouillant les expressions et en assimilant les islamistes soft, ce fragile équilibre vient de « casser » pour imposer ce que l’on redoute le plus dans la planète d’Allah : le retour du politique malgré les polices et les bureaucraties. Pour cette fois-ci, les assassins d’Israël ont réussi à saper ce que ces mêmes régimes ont mis des années à construire : le statu quo entre eux et les islamistes, en évacuant les démocrates et tous ceux qui en appellent à la démocratie. Encore une fois, c’est la radicalisation qui nous reste pour exprimer les colères, et les courants forts islamistes doivent aujourd’hui jubiler, qu’ont réussi à leur offrir les opinions arabes sur un plateau, là où on le leur a refusé par les urnes et les partis traditionnels.

Et pour ceux qui savent qu’on ne change pas le monde et les rapports de force par les ablutions et les attentats, il n’y a rien de plus terrible que de voir tout ce beau monde, entre assassins israéliens, régimes locaux, islamistes en quête de gisements et occidentaux castrés et hypocrites, se mettre en rangs pour radicaliser encore plus les opinions locales, les pousser vers les extrêmes meurtriers. Tout est fait pour faire basculer les derniers Arabes vers la ceinture du kamikaze, non seulement par leurs Etats et par les Etats occidentaux, mais surtout par ce dernier escadron des intellectuels occidentaux que l’on croyait défenseurs des valeurs et qui aujourd’hui, entre images, analyses, propagandes, soumissions et mauvaise foi, illustrent ce qu’on est pour eux et ce qu’ils sont pour nous.

Bien sûr, dans le tas, l’argument de nos régimes est hypocrite : dire que permettre les manifestations c’est risquer le désordre public, et encourager les récupérations c’est avouer avoir tout fait pour réduire l’opinion arabe soit à la servilité alimentaire, soit à l’islamisme de rechange et avoir tout fait pour effacer du registre l’alternative d’une opinion élaborée, indépendante, tolérante et consciente de sa force et de sa responsabilité. La « menace islamiste » a fonctionné un temps pour sauver les mandats à vie et valider les états d’urgence sans limites mais sa facture a été lourde : en empêchant la démocratisation, en refusant aux Arabes de participer à la vie de leur pays, en leur volant leurs voix et en empêchant leur expression, on les a poussés vers le camp adverse pour qu’aujourd’hui, entre les servilités à l’Occident et les impuissances évidentes, ces mêmes opinions n’aient pour seul cri que le fameux Allah Ouakbar, terrible souvenir des colères sans issues et morts sans raisons.

Le massacre des Palestiniens et les interdictions d’expression chez nous ont réussi à faire plus que des morts à Gaza : partout dans le monde arabe aujourd’hui naissent des gens qui n’ont rien à perdre, nihilistes sans le savoir, suicidaires en colère, inutiles au bout du compte. Des peuples qu’on ne peut convaincre désormais ni de rester chez soi, ni d’en construire, et qui ne savent penser que par la rage, l’arme ou la vengeance. Chaque Arabe est poussé à être soit un kamikaze, soit à être rien. Etre islamiste ou se sentir traître. Penser à libérer la Palestine pour espérer la liberté dans son propre pays.

 

Kamel Daoud

 


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A propos du rédacteur

Kamel Daoud

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Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015