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L’Âne mort, Chawki Amari

26.02.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

L’Âne mort, novembre 2014, 180 pages, 13 €

Ecrivain(s): Chawki Amari Edition: Barzakh (Alger)

L’Âne mort, Chawki Amari

 

L’insoutenable légèreté de l’âne

Le journaliste, chroniqueur et écrivain algérien Chawki Amari signe avec L’Âne mort un roman de la maturité, permettant à son talent d’humoriste souvent noir de se déployer avec un mélange de dérision et de profondeur particulièrement intéressant. En revendiquant comme source l’Ane d’Or d’Apulée, désigné comme premier écrivain algérien de l’histoire, il place d’emblée son récit sous l’égide du grotesque et de la magie, de la sensualité et de la métaphysique, de la fantaisie échevelée et de la noirceur d’une analyse souvent critique du monde. C’est en effet par strates successives que se révèlent les sens de cette histoire rocambolesque, à travers les pérégrinations de trois jeunes gens et d’un âne, d’Alger aux montagnes de la Kabylie et retour. La formation de géologue de Chawki Amari donne en effet à ce récit l’allure d’une réflexion sur les lieux et le temps, sur la surface et les profondeurs enfouies, sur la présence au monde de l’animal humain qui le peuple, son insignifiance à l’échelle des temps géologiques et sa volonté d’exister et de donner sens à ses quelques décennies à passer sur terre.

Tout commence comme une bonne blague : trois Algérois désœuvrés prennent ensemble un café en cherchant comment gagner plein d’argent. Les rapports troubles, à la fois sulfureux et fraternels, qu’entretient la belle Tissam avec ses compagnons, le ténébreux Mounir et le riant Lyès, donnent à ce début de récit les allures d’un road movie sentimental avant de changer radicalement de trajectoire.

Alors que les trois acolytes attendent un commissaire en retraite au bord de sa piscine, ils jouent à pousser son âne Zembrek dans la piscine, où l’idiot se noie. Ils décident alors d’embarquer le cadavre dans leur voiture et de partir en cavale, emportant la trace de leur méfait et fuyant d’abord au hasard, entraînés ensuite par Lyès vers le centre névralgique du pays et de leur propre destin, dans un village reculé du Djurdjura, à la recherche d’une vague famille de Lyès. Ils croisent au fil de cette épopée burlesque, avec un âne mort dans la voiture, toute une galerie de personnages, d’Amel 4G ainsi surnommée à cause des fausses bonnes idées qui l’assaillent à chaque seconde, à Karim-Pas de Problème, dont la fortune vient de ce qu’il monnaye ses services et son important carnet d’adresses pour trouver à chaque problème une solution, de Slim qui passe sa vie dans les hautes montagnes à pousser vers la plaine de lourds rochers à Nna Khadija, ancienne moudjahidine et vieille magicienne liseuse d’avenir et distributrice, à défaut de roses, de pavot. De ces personnages émerge Izouzen, le libraire des hauteurs, qui accueille les visiteurs au milieu des ouvrages les plus rares et enterre méticuleusement ses femmes successives dans le jardin. A l’apparente frivolité de ces êtres amusants et « pittoresques », le chinois vulcanisateur Fu et le cousin Ptit Ho, s’opposent des profondeurs inquiétantes ou attirantes, des strates de passé et de complexité qui font de ce petit récit une véritable étude topologique des dénivelés de l’âme humaine.

Tempus fugit

Ce n’est qu’à mi-parcours qu’on apprend l’âge des principaux protagonistes, qui gravitent autour de la quarantaine. Ô surprise. Ces êtres mûrs – Mounir a même un fils de cinq ans – qu’on imaginait de grands adolescents, encore étudiants, légers et immatures, sont en fait des adultes chevronnés, incapables de s’extraire de leur propre pesanteur. Tissam, jadis mariée avec un pilote, ne parvient pas à se remettre d’une histoire d’amour déchirante, tandis que les deux autres ébauchent avec elle une histoire de sexe et d’amour confuse, qui les laisse au petit matin entremêlés et hagards. Car cette histoire est aussi une réflexion sur le passage du temps, qui n’en finit pas de ponctuer le trajet des personnages, sur la vie et la mort. Cet âne mort qu’ils promènent n’est pas vraiment mort, puisqu’il ressuscite au bout de trois jours, dans une parodie grotesque de Résurrection qui fait du récit biblique une autre métamorphose orchestrée par une magicienne aux yeux couleur d’olive pas mûre, comme Nna Khadija. La voiture dans laquelle ils accèdent lentement au sommet de leur montagne ne roule qu’une heure sur deux, le moteur chauffant trop pour leur permettre une ascension continue. Mouvement et immobilité, temps qui passe et qui semble s’arrêter dans la montagne que pour rappeler qu’il n’en finit pas de filer, marquent une réflexion sur le passage inéluctable de la jeunesse à la vieillesse et l’impossibilité de maîtriser le cours du temps. On retrouve dans cette réflexion ce qui s’esquissait dans un autre paysage algérien, à travers les pages du Faiseur de trous qui se déroulait dans le désert. Là encore, à l’idée fausse d’un temps plus lent qui planerait sur le désert s’opposait le récit très angoissant de ce temps qui passe et amène doucement les protagonistes de l’histoire de la jeunesse à la vieillesse et à la mort. Le personnage éminemment tragique de Tissam, cette belle femme qui accède à la maturité avant le déclin, contribue à donner à cette réflexion sur le temps cette gravité que dément un ton léger, empreint de dérision, comme une conversation de café entre amis. La montagne que gravissent péniblement les personnages pour mieux la redescendre – du moins en ce qui concerne les deux hommes, car la belle Tissam attend d’être assassinée par Izouzen en haut – à dos d’âne, est une belle image de ce sommet dérisoire que leur vie atteint un court instant, trois jours comme suspendus dans l’insignifiance des jours qui passent, les faisant basculer vers l’autre versant de leur vie, celui qui les amènera doucement à leur déclin.

Le livre du rire et de l’oubli

Le ton oscille sans cesse, à l’image des destins de ces personnages, entre une tendre ironie et une gravité amusée. Rien n’est lourd et tout est grave, comme dirait le sombre Mounir. Alors que Lyès rondouillard et rieur est décidé à tout prendre avec légèreté, Mounir tire le groupe vers le bas et vers l’aspect le plus tragique des choses, et entre ces deux abîmes Tissam flotte, de plus en plus lourde du poids de son chagrin. Si la référence à Apulée est omniprésente, celle à l’auteur de La Plaisanterie, La lenteur, Le livre du rire et de l’oubli ou L’insoutenable légèreté de l’être ne l’est pas moins. On trouve chez Milan Kundera comme chez Amari Chawki cette même propension à traiter de choses graves avec légèreté, et de choses légères avec gravité. Ce n’est au fond qu’une question d’échelle : l’infiniment petit qui caractérise les états d’âme de ces personnages est d’une insignifiance absolue face à l’infiniment grand dans lequel ils évoluent : l’histoire millénaire des montagnes, la fatalité qui les cloue au sol, la gravité terrestre, le poids des choses. Dès les premières pages, le calcul d’Izouzen lisant un traité de physique sur le poids de la Terre plante le décor :

« Bref, page 53 il est écrit : “L’univers pèse exactement 10 puissance 154 kilogrammes alors qu’il devrait en peser beaucoup plus, si l’on pèse les corps célestes séparément et la matière qui coule entre cette purée d’atomes au goût indéfinissable”. Incroyable. Quinze milliards d’années après le big bang et seulement 20 mille après l’Âge de Glace, l’Homme est allé si loin, a pensé si fort et s’est élevé si haut que non seulement il a réussi à peser l’univers mais peut se permettre aujourd’hui de l’accuser de dissimuler une masse manquante, tel un ministre qui manipulerait avec légèreté budgets et caisses noires » (p.9).

C’est la perspective choisie qui donne relief – et profondeur – à cette histoire d’âne. Amari met en scène les déboires de trois hères avec l’animal le plus bête qui soit pour faire la démonstration mathématique de l’insignifiance du monde et de la gravité inhérente à toute action humaine, quelque idiote qu’elle soit. Ce qui caractérise le style de l’auteur me semble être le paradoxe, comme on peut le voir dans ses nombreuses chroniques. Démontrer l’absurdité du monde – et très souvent faire de son pays une critique acerbe – en mettant en rapport des éléments apparemment très éloignés les uns des autres pour en montrer le rapport caché, tel est le propos de l’auteur, qui écrit son roman comme on résout une équation à plusieurs inconnues. Tout se passe comme si l’auteur lui-même ignorait dans quelle direction ses personnages vont évoluer, et refusait la logique romanesque habituelle qui consiste à assigner à chacun d’eux une unité, une cohérence, qui amènerait par exemple Tissam à choisir l’un de ses deux compagnons ou à se jeter dans le vide comme elle en éprouve l’envie. Elle choisit vaguement – mais cette hypothèse reste implicite dans le récit – de rester près d’Izouzen, mais la plus fine psychologie ne parvient guère à prédire une décision qui semble émaner d’un personnage autonome, indépendant de son auteur. A l’image des personnages de Kundera, hésitant sans cesse entre les multiples possibilités offertes par le roman en cours de fabrication. Une belle manière de montrer que l’homme ne maîtrise rien, fût-il l’auteur d’un roman.

Les innombrables jeux de mots et paradoxes drôles sur lesquels se construit tout le récit contribuent à montrer que le roman n’est qu’un jeu, qu’il n’y a pas grand-chose de réellement sérieux en ce (bas) monde, et que finalement toute cette histoire, comme celle du lecteur, n’est qu’une vaste plaisanterie. On rit de tout, ce qui n’empêche pas la profondeur. Pas seulement celle de la réflexion métaphysique sur le passage du temps (qu’on pourrait résumer par des platitudes du type « la mort, tout le monde y passe », et tout ayant été dit il n’est guère nécessaire de s’y appesantir), mais surtout celle de la tendresse à l’égard des personnages, et de l’humanité en général. Une humanité pleine de travers, voire franchement inconsciente ou criminelle, à l’image de Slim ou d’Izouzen, mais qui suscite la compassion du narrateur. Tissam, Mounir et Lys sont attachants, et Amari parvient à leur donner un mélange d’épaisseur et de fragilité qui les rend particulièrement proches du lecteur, en dépit de l’apparente distance ironique dont se pare l’écriture. Ils sont certes un rien paumés, mais on ne peut qu’éprouver à leur égard, parce qu’ils représentent de l’humaine condition, une certaine affection. Comme celle qu’on voue à un vieil âne.

Ces paradoxes s’expriment en effet à travers la figure de l’âne, animal considéré comme tout en bas de l’échelle dans les pays arabes, où le terme d’« âne » (hmar) est aussi une grave insulte. Il est coincé « entre le chien et le cactus » comme l’analyse Amari. L’âne, c’est l’imbécile complet, l’idiot, têtu comme une mule. C’est aussi un animal de peine, qui porte toutes sortes de charges et sert de portefaix à l’homme des montagnes, qui sait ce qu’il lui doit. Sa sexualité qu’on imagine volontiers débridée à cause de la longueur anormale de son membre viril contribue à en faire un animal ridicule et répugnant, qu’on s’empresse de mépriser parce qu’il incarne le contraire même de l’homme qui domine ses pulsions. Mettre tout un roman métaphysique sous l’égide d’un tel animal relève du burlesque et de la grosse farce. Mais l’âne se transforme en homme quand il s’échappe nuitamment du coffre de la voiture, comme c’est le cas dans le roman d’Apulée, et l’homme n’est jamais si éloigné qu’il le souhaiterait de l’animal. La preuve par l’insulte, du reste, qui s’applique plus fréquemment à un homme qu’à un animal. On est bien peu de choses, en somme.

Le poids et l’apesanteur

Toute une dialectique du grave et du léger se dessine dans les pages de L’Âne mort, qui ne recule devant aucun jeu de mots. Si l’âne est toujours le porteur de toutes les charges, on sait que ce qui est lourd « pèse comme un âne mort » : cet âne mort sur la conscience et dans la malle des personnages est une image de ce fardeau qu’est l’existence, de la tentative de s’en alléger par des cheminements parfaitement inutiles, et de l’entêtement de l’existence à nous charger comme des ânes d’une masse de préoccupations inutiles, qui constituent justement la vie. Si le ton oscille sans cesse entre l’apparent sérieux des démonstrations scientifiques et la légèreté des jeux de mots, ceux du narrateur et ceux des personnages, c’est parce que tout le récit repose sur cette question : comment vivre avec un âne mort dans une voiture, ou pour le dire autrement, comment supporter le poids de l’existence ? La légèreté qui caractérise les personnages n’est que de façade, puisque chacun d’eux porte son âne mort, deuil d’un amour ou enlisement dans une tardive adolescence, faute d’argent et ennui mortel. Le rire est la politesse du désespoir, pourrait-on lire en exergue de ce petit roman rapide et léger. Mais pour s’extraire de cette insoutenable gravité, reste la fantaisie, la magie, l’état de grâce et d’apesanteur délivré par quelques instants qui vous extraient du temps et de ses pesanteurs insoutenables. L’amitié, la sensualité, le rêve engendré par la mixture de pavots, la littérature dans laquelle s’enferme Izouzen, contribuent à donner au récit et à ses personnages la possibilité d’exister, délivrés pour quelques heures du poids de leur existence. La magie qui s’opère, celle de la métamorphose de Zembrek en vieillard, sa résurrection sous les traits d’un âne par exemple, contribuent à exprimer ces possibilités. Mais c’est bel et bien la littérature qui permet d’entretenir ces « temps morts », ou moments d’apesanteur, car le temps du livre n’est pas exactement celui de sa lecture, il creuse dans le temps vécu une strate plus profonde, comme un pli de terrain dans lequel la rêverie et une certaine magie, celle de laisser tout advenir, ont libre cours. Le patronage d’Apulée permet donc de revendiquer un espace de liberté et de jouissance à travers la littérature qui abolit pour un moment, fût-il court, le poids insoutenable de l’existence et de la mort à venir.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Chawki Amari

 

Chawki Amari est né en 1955 en Algérie. Géologue de formation, il entame très vite une carrière de journaliste, et publie régulièrement dans El Watan (la chronique Point zéro en particulier), et Jeune Afrique. Il pose sur le quotidien de son pays un regard critique, très ironique et plein d’humour. Il a déjà fait paraître dans Lunes impaires un certain nombre de chroniques et nouvelles, et des romans comme Le Faiseur de trous chez Barzakh ou Après-demain chez Chihab.