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L’amour égorgé, Patrice Trigano (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 21.09.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Biographie, Editions Maurice Nadeau

L’amour égorgé, septembre 2020, 236 pages, 18 €

Ecrivain(s): Patrice Trigano Edition: Editions Maurice Nadeau

L’amour égorgé, Patrice Trigano (par Patryck Froissart)

Certaines vies sont des romans qu’aucun écrivain n’aurait pu inventer, ou n’aurait osé mettre en œuvre. Patrice Trigano s’est intéressé à celle, passionnante, passionnée, sombre en de multiples parts, lumineuses par nombre d’autres, de René Crevel.

Qu’on ne sache rien de René Crevel, qu’on n’ait jamais rien lu de lui n’est pas rédhibitoire : on se le campera en ce récit tel un personnage romanesque attachant au destin singulier.

Qu’on connaisse un tant soit peu le mouvement dada, le surréalisme, et les principaux protagonistes de cette période extraordinairement turbulente de créativité littéraire sera néanmoins un plus. Il est toujours fascinant de voir s’animer et évoluer dans une atmosphère de fiction des célébrités telles que Breton, Aragon, Eluard, Gala, Dali, Cocteau, Gide, Nancy Cunard, Tzara, Giacometti, Eugene McCown, Duchamp, Jouhandeau, Man Ray, Zweig et tant d’autres.

Il est forcément captivant de les voir s’animer et évoluer dans une mise en scène, certes fictionnelle mais construite sur un travail pointilleux de reconstitution, sur une remarquable recherche de documentation historique ayant sans conteste valeur de thèse extrêmement fouillée.

Ainsi s’inscrit dans le récit la réalité, tout au moins celle qui est donnée comme telle par l’auteur, des faits et gestes, des propos, des références à l’œuvre littéraire en ébauche, en écriture, ou définitivement publiée, des caractères, des inclinations sexuelles, des inter-relations, des mondanités, des manies, des amours, des querelles, des excès, des problèmes de santé, des petits et grands malheurs, des faiblesses, des mesquineries, des bassesses intimes et occultées autant que des moments de grandeur publique, des traits d’éclat autant que des taches de noirceur de tel ou tel de ces illustres créateurs, tout au long cours tumultueux de la mouvance dadaïste et surréaliste marquée par l’alternance d’attraction, d’adhésion, d’engagement, de reniement et d’éloignement que ces personnages-personnalités ont exprimée collectivement et individuellement à l’endroit du communisme, du soviétisme, voire du stalinisme, avec pour corollaire le combat, celui-ci sans réserve, contre le fascisme et le nazisme.

Mais c’est d’abord l’histoire poignante de René, qui portera toute sa vie le traumatisme de la découverte, à l’âge de quatorze ans, du corps de son père pendu, et qui est durant toute son enfance maltraité, humilié, battu, psychologiquement démoli par une mère à double visage dont il essaiera toujours, mais en vain, de rechercher l’origine de la haine qu’elle lui porte.

« On la trouve charmante, prévenante, attentionnée. Qui pourrait imaginer ce qui se passe dès que la porte de la maison se referme ? Quelle est donc la cause de cette détestation qui ne la lâche pas ? ».

Cependant le jeune Crevel est introduit dès son adolescence dans les cercles mondains et mouvants de la littérature grâce à un condisciple de lycée, Marc Allégret, le futur célèbre réalisateur et photographe de cinéma, qui le présente à Gide avec qui il entretient une relation trouble.

Entré ainsi dans la ronde des grands, il ne la quittera plus.

Pris dans le manège extraordinaire de ce kaléidoscope socio-artistique sur lequel tente de régner de façon tyrannique André Breton, le « héros » de notre roman y apparaît tantôt comme un maillon faible, tantôt comme un élément fort faisant lien entre les divers protagonistes qui s’échangent ou se volent leurs partenaires amoureux, tant féminins que masculins, dans un quadrille en perpétuel mouvement marqué par la fête permanente, l’alcool, les stupéfiants, l’amour libre, l’homosexualité et la bisexualité.

Sous l’affichage public exacerbé d’une révolution sexuelle, d’une « pansexualité » (sic) revendiquée, allant de pair avec une libération tout aussi voulue que prônée des règles de la création artistique, René Crevel, résolument engagé dans le dadaïsme puis dans le surréalisme, vit une succession cruelle de liaisons, de ruptures et d’échecs sentimentaux et amoureux, ponctuée de séjours déprimants de sanatoriums en hôpitaux où il subit traitements douloureux et interventions chirurgicales éprouvantes, allant ainsi de rechute en rechute tant dans le domaine affectif que dans celui d’une tuberculose chronique et incurable. Heureusement, il y a l’écriture…

« C’est par l’écriture que Crevel consentait à s’accepter, à composer avec son passé douloureux, son corps malade, son homosexualité […]. L’écriture était l’espace de liberté qui lui permettait de fuir la méchanceté, la bêtise, la tartufferie, l’intolérance, l’hypocrisie. Mais aussi le moyen de réparer ses fêlures. Il écrivait avec une facilité déconcertante ».

L’intrigue, complexe, dans les entrelacs de quoi se succèdent, tenant le lecteur en suspens, violents coups de foudre, ruptures brutales, blessures brûlantes, événements artistiques, embrouilles de salon, apparence et réalité, être et paraître, grandeur et décadence, est idéalement enrichie, étayée, étoffée, entre des conversations et scènes de salon à la Proust ou à la Somerset Maugham, par une somme d’éléments historiques sur cette trépidante période artistique de l’entre-deux guerres habilement introduits soit en de savoureux dialogues entre les personnages, soit en des interventions directes de l’auteur dans la narration.

« Et Crevel se lança dans un compte rendu détaillé, qui de la description des tenues fantasques des Noailles le mena à l’élégance recherchée de Paul Morand, le seul à avoir refusé de jouer le jeu du travestissement, puis à l’exquise toilette conçue par Paul Poiret pour la sémillante Misia Sert, ainsi qu’à celle de Marie Laurencin qui, flottant au milieu de voiles aux couleurs suaves, semblait sortir de l’un de ses tableaux ».

Allons ! Patrice Trigano a parfaitement réussi un multiple pari : celui de nous entraîner dans le roman passionnant du destin d’un personnage hors du commun, celui de nous faire partager les mille et une facettes des membres illustres et des composantes multiformes d’un mouvement artistique foisonnant et unique, et celui de nous inciter à découvrir ou à redécouvrir René Crevel.

Lisons ou relisons Crevel !


Patryck Froissart


Patrice Trigano, né le 4 octobre 1947 à Paris, est un expert en tableaux, collectionneur, galeriste et écrivain français. Il a publié, aux Éditions de la Différence, Une vie pour l’art (2006), À l’ombre des flammes : Dialogues sur la révolte (avec Alain Jouffroy, 2009), Rendez-vous à Zanzibar (correspondance en double aveugle avec Fernando Arrabal, 2010). La Canne de saint Patrick a été son premier roman, publié chez Leo Scheer en 2010.


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A propos de l'écrivain

Patrice Trigano

 

Patrice Trigano est galeriste et romancier, on lui doit : La vie pour l’art (La Différence), Rendez-vous à Zanzibar, correspondance avec Fernando Arrabal (La Différence), La Canne de saint Patrick, inspiré de la vie d’Antonin Artaud (Editions Léo Scheer).

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Valenciennes, il a collaboré à maintes revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Edition épuisée) ; en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP)