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Kentucky Straight, Chris Offutt (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 20.11.18 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Nouvelles, USA, Gallmeister

Kentucky Straight, mai 2018, trad. américain Anatole Pons, 163 pages, 8,30 €

Ecrivain(s): Chris Offutt Edition: Gallmeister

Kentucky Straight, Chris Offutt (par Léon-Marc Levy)

 

Âpres, souvent violentes, ces neuf nouvelles ont le goût et l’accent du territoire où elles se déroulent. Le Kentucky bien sûr, mais beaucoup plus précisément dans un bout de Kentucky grand comme un mouchoir, à l’est de Rocksalt, entre la Clay Creek et la Blue Lick River. Un territoire oublié des dieux, pauvre et sauvage et dont les habitants ne le sont pas moins.

Des gens frustres, brutaux, qui survivent avec les plus pauvres moyens mais gardent néanmoins, sous la plume de Chris Offutt, une vraie dignité humaine. La religion est là comme une maladie nerveuse, juste habituelle et répétitive, sans aucune spiritualité. Et le rapport aux animaux et à la nature n’est fait que de besoins, sans une once d’émotion esthétique ou morale.

« Quand j’étais petit, on avait un coonhound qui s’était fait arroser par une moufette et qui avait eu le culot de venir se coucher sous la terrasse après ça. Il pleurnichait dans le noir et voulait pas sortir. Papa lui a collé une balle. Il puait quand même toujours, mais papa se sentait mieux. Il a dit à maman qu’un chien qui sait pas faire la différence entre un raton laveur et une moufette, il faut le tuer » (La sciure).

La famille est assurément le dernier refuge de sentiments solidaires, unité éternelle qui résiste aux assauts de la pauvreté et de la déchéance. Sa disparition sonne l’achèvement de toute chance de survie, de toute trace d’espoir. Offutt le dit avec tant de douleur poétique :

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. Aujourd’hui il ne me reste plus grand-chose à faire qu’attendre l’hiver, puis le printemps. Le temps s’amasse comme les broussailles. On brûle à l’automne et tout ce qu’on en retient, c’est la lueur des braises. Je vois des tas de cendres partout où je pose les yeux » (Dernier quartier).

La violence, dans toutes ces nouvelles, n’est pas seulement dirigée contre les autres, contre Dieu ou contre la nature. Souvent elle se retourne contre soi, contre sa propre misère, son propre désespoir. Celui du père de famille, incapable de montrer son amour pour sa femme, pour son petit garçon, par dénuement, par impuissance. La famille devient alors non plus un havre de paix mais le nœud où tous les malheurs se conjuguent pour mener au renoncement.

« Après la messe papa a emmené le chiot en haut de la colline, au pied d’un pacanier où il a essayé toute la journée de lui arranger la patte. Il était encore en train de crier sur Dieu quand maman nous a envoyés au lit. Elle a trouvé papa le matin. Il avait enlevé sa ceinture et il s’était pendu. Par terre, en dessous, il y avait le chiot, les quatre pattes cassées. Il était toujours vivant » (La sciure).

Dans presque toutes ces nouvelles, il y a un jeune garçon. Offutt le charge symboliquement d’être l’espoir d’une vie meilleure, en contrepoids au désespoir de ceux qui ont déjà vécu. Ainsi ce grand père Boatman sorti du grand nulle part dans la nouvelle intitulée Ceux qui restent et qui passe le relais de l’espoir malgré tout à son petit-fils retrouvé. Les accents du vieux sont alors lyriques, pure poésie, et la nature alors est sacralisée.

« – Je te chante ma vie. Je te chante la terre qui m’a formé. L’ombre du chêne s’étend en moi. Mon tambour reprise les rêves. Les yeux dans la forêt solitaire. Le souffle du vent dans une caverne. L’empreinte du cerf, le cri de l’oiseau, le lynx à l’œil vif. La feuille est mon essence. La feuille est mon essence. La feuille est mon essence ».

Derrière les hommes s’étend une nature hostile et fermée. On est loin des chants d’amour au Dieu Nature auxquels nous ont habitués tant d’écrivains américains. Ici, ce n’est pas un écrin, mais plutôt un cercueil.

« Le vent changeant projetait des trombes d’eau sur le toit. Coe jeta sa cigarette par la fenêtre, la pluie la rabattit violemment et l’emporta. Coe observa le tabac et le papier disparaître en se demandant comment des gens pouvaient vivre dans un paysage vertical. Pas de ciel. Pas de fleuve. Rien que des cabanes, de la boue et une forêt si dense que Coe ne distinguait rien au-delà des arbres. L’air de midi était aussi sombre qu’au crépuscule. Il avait entendu dire que tous les péquenauds des Appalaches avaient une jambe plus courte que l’autre après des années à marcher en pente » (Elévation).

Tableau de la misère, de la douleur, Kentucky Straight est aussi et surtout une ode aux hommes, aux oubliés, aux damnés sur terre. L’écriture dépouillée, presque religieuse de Chris Offutt, servie par une parfaite traduction d’Anatole Pons, font de ce recueil un grand moment de littérature.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Chris Offutt

 

Chris Offutt est né en 1958 et a grandi dans le Kentucky dans une ancienne communauté minière sur les contreforts des Appalaches. Issu d’une famille ouvrière, diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, puis un roman autobiographique. Le Bon Frère est son premier roman. Il est également l’auteur de chroniques pour le New York Times, Esquire et quelques autres revues et a été scénariste de plusieurs séries télévisées américaines parmi lesquelles True Blood et Weeds.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil