Judéobsessions, Guillaume Erner (par Gilles Banderier)
Judéobsessions, Guillaume Erner, Flammarion, 2025, 300 pages, 20 €.

On doit partir d’une considération simple : les personnes professant (et encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce mot) la religion juive représentent moins d’un quart de pourcent de la population mondiale. Il y a sur la planète moins de Juifs qu’il n’y a d’habitants au Kazakhstan, au Cambodge ou au Sri Lanka. Pour que l’attention médiatique universelle soit durablement attirée par le Kazakhstan, le Cambodge ou le Sri Lanka, il faudrait que s’y produise une explosion atomique – et même plusieurs. Une guerre ne suffirait pas : après tout, le Sri Lanka fut pendant près de trente ans le théâtre d’une atroce guerre civile menée par le mouvement des Tigres tamouls (une organisation terroriste jugée plus dangereuse qu’Al-Qaida par les services américains) dans une indifférence internationale complète ; la même indifférence avec laquelle l’opinion mondiale accueille depuis un demi-siècle le mur édifié par la Turquie et coupant en deux l’île de Chypre.
Deux plans se croisent dans ce livre. Le premier, celui de la mémoire familiale, du témoignage, en quoi Judéobsessions évoque les ouvrages récents de Gérard Ejnès (Comment le dire avec circoncision ?) ou de Michel Persitz (Juif de personne) : comme l’écrivait ce dernier, « Je suis installé sur le même banc que Marc Bloch, parmi ces Français juifs qui ne se sentent et ne s’affirment jamais aussi pleinement juifs que lorsque cela dérange quelqu’un ». M. Erner aurait pu reprendre sans en changer une lettre cette profession de foi. Dans ce volume également, l’histoire maternelle et paternelle court en filigrane.
On pourrait dire que le second plan est politique, mais l’adjectif ne convient pas tout à fait. M. Erner se demande pourquoi cette fraction numériquement dérisoire de l’humanité (0,2 %) que constituent les Juifs, et avec eux l’État d’Israël, le seul État juif de la planète, captent à ce point l’attention médiatique universelle. Pourquoi parle-t-on sans trêve du conflit « israélo-palestinien », y compris parmi des gens incapables de situer la « Palestine » sur une carte, alors qu’à part quelques férus de l’Océan indien, personne n’avait jamais entendu parler de la sale guerre entre Cinghalais et Tamouls ?
Il n’est pas difficile de deviner le positionnement politique de l’auteur (il le fait connaître sans trêve) et les problèmes commencent là. En plus d’une occasion, M. Erner fait penser à l’ordinateur de 2001 l’Odyssée de l’espace, victime d’un conflit de programmation et tentant de déterminer une ligne d’action à partir des instructions contradictoires qui lui ont été données. D’un côté, M. Erner s’attarde avec une complaisance qui frise la nostalgie sur les remarques minables d’un Jean-Marie Le Pen ou sur le système négationniste d’un Paul Rassinier (venu de la gauche, comme Alain Soral) ou d’un Robert Faurisson, mais doit reconnaître du bout des lèvres – parce qu’il ne peut pas faire autrement – qu’aucun Juif n’a jamais quitté la France à cause de ce trio d’animateurs de fins de banquets. Cet antisémitisme-là et ce négationnisme-là, si émétiques aient-ils été et qui n’ont jamais convaincu que ceux qui l’étaient déjà, sont morts avec eux et peut-être même avant eux. Mais, quand on est de gauche comme l’est M. Erner, on pouvait combattre ces ectoplasmes éructants avec la bonne conscience du devoir accompli.
Comment se fait-il alors que l’antisémitisme et la haine d’Israël fleurissent à nouveau en France et que le pays soit devenu en quelques années plus dangereux pour les Juifs qu’il ne l’avait été depuis 1945 ? Ce n’est pas difficile à comprendre : parce qu’on a accueilli des millions de personnes venues de pays où la haine des Juifs constitue une norme sociale décomplexée, en s’imaginant que par la seule grâce de l’air qu’on respire en France, elles se dépouilleraient de leur antisémitisme rabique. Pari perdu, naturellement. L’idée marxiste (poussée au ridicule par Lyssenko) selon laquelle le milieu et les conditions économiques façonnent les individus est irrémédiablement fausse.
En réalité l’auteur est tout à fait conscient (p. 262) de l’animosité séculaire – pour ne pas parler de haine pure – qu’entretient le monde arabo-musulman à l’égard des Juifs (on lira avec profit Le Dhimmi de Bat Ye’or), mais le logiciel antiraciste qui équipe M. Erner (voir p. 60) lui interdit d’admettre que les « potes » des années SOS Racisme (on pense à la remarque prophétique de Baudrillard qui mettait sur le même plan SOS Racisme et SOS Baleines) et leurs descendants puissent détester et massacrer les Juifs de France. Dans ce logiciel, l’immigré est toujours victime, jamais agresseur. M. Erner n’hésite pas, dès qu’une occasion lui est fournie, à dérouler les éléments du discours antiraciste le plus éculé (« Personne, et surtout pas moi, ne nie la difficulté d’être noir ou arabe en France, d’être suspecté par chaque policier croisé. Je le sais, et je les crois quand ils le disent », p. 153. Sait-il qu’il y a une immigration asiatique dans ce pays ?).
De la même manière qu’il semble sourdement nostalgique de l’antisémitisme grotesque d’un Le Pen, M. Erner paraît regretter le temps où ses parents et grands-parents votaient communiste et donne l’impression de ne pas admettre le mouvement tectonique qui s’est produit parmi les Juifs de France. De la même manière que la fin des ghettos avait libéré des capacités intellectuelles, un génie propre si l’on veut, qui jusque là ne s’étaient déployés que dans les commentaires talmudiques et qui allaient investir des domaines profanes, tout se passe comme si la naissance de l’État d’Israël avait libéré un désir latent de patrie, peut-être en germe dans cette promesse qui a traversé les exils et les millénaires, « L’an prochain à Jérusalem ». Peut-être les Juifs ont-ils découvert tardivement les délices du patriotisme et les poisons du nationalisme, que les autres peuples connaissaient de longue date et dont, en Europe en tout cas, ils avaient fini par se fatiguer.
M. Erner semble passer plus d’une fois à côté de son sujet, par exemple lorsqu’il reproche aux historiens d’avoir composé une « histoire lacrymale » (p. 57) des Juifs de France (les persécutions laissent des traces dans les archives et l’histoire des Protestants français, par exemple, est également en grande partie « lacrymale ») ou qu’il écrit (p. 169) que l’islam n’avait « généralement pas le droit de cité » dans la France médiévale (parce qu’il n’y avait quasiment pas de musulmans en France). Gobineau peut-il être considéré comme antisémite (p. 213), qui écrivit ces lignes : « Depuis que cette race choisie n’habite plus ses montagnes et ses plaines, le puits où buvaient les troupeaux de Jacob est comblé par les sables, la vigne de Naboth a été envahie par le désert, tout comme l’emplacement du palais d’Achab par les ronces. Et dans ce misérable coin du monde, que furent les Juifs ? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu’il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands » (Essai sur l’inégalité des races humaines) ?
S’il cite à bon escient les thèses développées par Yuri Slezkine dans Le Siècle juif, M. Erner semble refuser d’envisager que le problème de l’antisémitisme puisse être également (ou avant tout ?) de nature métaphysique ou théologique, même s’il effleure les travaux d’Eric Voegelin (p. 217), qui allait dans ce sens en soulignant l’importance des théories de Joachim de Flore, lesquelles connurent une influence aussi considérable que souterraine (Julien Freund y voyait une des sources de l’idéologie communiste). Hitler raisonnait, si l’on peut employer ce verbe, en termes de théodicée, c’est-à-dire que selon lui le peuple juif expliquait la présence du mal dans le monde (p. 214). L’existence d’une sorte de principe surnaturel qui s’en prendrait aux Juifs à travers l’Histoire, et qu’on peut nommer Amalek si on le souhaite, est hors de champ de la démonstration, mais la persistance d’une attitude documentée depuis l’Antiquité (plus près de nous, la rumeur d’Orléans, dans les années 1970, était déjà une variante des organisations pédo-satanistes dont bruissent aujourd’hui les réseaux sociaux) montre, et cela brise un autre article des dogmes de gauche, qu’en dehors du domaine limité de la technique, l’humanité ne progresse pas. Peut-être George Steiner (qui, autant qu’on ait pu en juger, penchait lui aussi à gauche et que ses déclarations ambivalentes sur le « miracle triste » que constitue l’État d’Israël ne feront point passer pour un sioniste) avait-il vu juste. L’élection du peuple juif n’a pas été révoquée, même par la venue du Christ, quels qu’aient été les efforts opiniâtres, vains et paradoxaux de siècles de théologie chrétienne (dont M. Erner montre une mauvaise compréhension, ainsi p. 175) pour contredire ou atténuer cette assertion de Sh’aul / Paul : « Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance » (Romains 11, 29). L’idée qu’on puisse en vouloir aux Juifs non parce qu’ils auraient tué Dieu (une proposition dont l’absurdité est évidente), mais parce qu’ils l’ont créé et, comme si cette manière de prendre le contrepied du polythéisme plus ou moins naturel de l’humanité ne suffisait pas, l’ont doublé d’une éthique extrêmement exigeante et pour tout dire surhumaine, est difficile à réfuter. Quoi qu’il en soit, la dimension théologique (ou non réductible à l’horizontalité séculière) se laisse malaisément occulter. Il est très possible qu’au fond le « mystère juif » (parce qu’il y en a indéniablement un, à commencer par celui de la survie à travers l’Histoire de ce très modeste groupe humain, numériquement parlant, groupe désarmé jusqu’à une époque récente) n’entre pas dans les grandes catégories mentales de la gauche : l’égalité, l’universalisme et l’abstraction, si séduisantes soient-elles sur le papier.
Cette analyse a contrario, vue de la gauche, est intéressante bien qu’inutile : en France en tout cas, le compagnonnage des Juifs de France avec la gauche et l’extrême-gauche (qu’incarne LFI, la seule force en mesure de remporter une élection, en flattant l’antisémitisme des banlieues, en vilipendant Israël et en défendant l’Iran des mollahs, une dictature théocratique médiévale homophobe et misogyne) est terminé. De cela également, M. Erner exprime la nostalgie.
Gilles Banderier
Sociologue, Guillaume Erner anime Les Matins de France Culture.
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