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Journal à deux voix, suivi de Quelques notes en deux étapes, Alain Marc (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 18.02.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Nouvelles, Z4 éditions

Journal à deux voix, suivi de Quelques notes en deux étapes, juillet 2018, 63 pages, 12 €

Ecrivain(s): Alain Marc Edition: Z4 éditions

Journal à deux voix, suivi de Quelques notes en deux étapes, Alain Marc (par Murielle Compère-Demarcy)

L’espace où se joue / s’axe / s’articule / s’exprime ce Journal à deux voix s’élance dans le laps d’un « groupe de mots lancés » à la page 14 :

 

« Le désir de la rencontre amoureusevient sous-tendre

l’échange et créer l’illumination. Alors peut-être repousser la

rencontre tout en l’alimentant suffisamment pour pouvoir

continuer à jouir de la venue des révélations. »

 

Le récit épistolaire-par-fragments s’énoncera ainsi, ici, suivant le modus vivendi d’un érotisme constitutif du Dire et du Jouir mis en jeu / mis à jour dans l’écart d’une rencontre éperdument amoureuse inaugurée / initiée par le protagoniste, reçue par sa destinataire.

Lui « (s’)ennuie fortement dans sa vie» et décide, pour combler le temps vide, de suivre des cours au Collège de France. Il y rencontre une jeune étudiante dont il tombe éperdument amoureux et à laquelle il adresse des lettres par une nuit mémorable d’insomnie. Deux vecteurs sous-tendent et orientent ce Journal à deux voix : d’une part le jeu aiguisé d’un va-et-vient organique (orgasmique) entre la littérature et la vie (il n’est pas anodin que dès sa première lettre le narrateur demande en Nota Bene à son expéditrice si elle a déjà lu les Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke avant d’ajouter : « Si ce n’est le cas fais-le.C’est un livre de table de chevet à lire et à relire » ; d’autre part le rôle initiatique de l’amour fou (même impossible) dans l’apparition / la révélation de la beauté. Ajouter à ce dispositif un peu de perversité, un rien de diabolique, accroît la tension, exacerbe les lignes où se tiennent les deux protagonistes, deux voix allumées dans la blancheur de la page où courir une histoire / une rencontre dans l’infini de l’inconnu.

 

« Moi qui n’aime pas le jeu, je viens ici t’en proposer un

que tu pourras même détourner jusqu’à devenir pervers.

Surtout n’hésite pas à utiliser toutes les opportunités ».

 

L’invitation / l’incitation à la perversité excitera-t-elle le désir de tenter ce jeu, sachant que « le diabolique est une autre dimension absolument productive. Mais là aussi, il y faut une pointe d’art». Nous entrons dans la sphère d’un « viol »,« où la conscience ne mesure pas la portée de ses actes ». Qui fait violence au juste ? Celui qui adresse / écrit ces lettres, ou celle qui les reçoit / les accueille en les lisant ? « Tu parles de rencontre amoureuse », lui lance-t-elle sur un mode assertif-interrogatif (captif déjà ?). Qui transgresse quoi ? Et découper les mots dans cette situation-là, n’est-ce pas déposséder l’autre en se dégageant des lianes protectrices mais étouffantes de la solitude ? N’est-ce pas se reconquérir en dépossédant l’autre ? « Viol », « terrorisme »,« détournement de sens », « détournement du détournement ». Tenter de rejoindre l’Autre, n’est-ce pas tenter de recoudre le cordon ombilical ?

 

« Elle est partie

Elle m’a laissé

tout seul

Il faut que je vive

maintenant

avec ce cordon

coupé

qui sort de mon ventre

comme un membre qui resterait toujours

en érection

tendu

par la peur

qui tenaillera toujours

les entrailles

Cette Erection

sera toujours

et à jamais

entre elle

et moi »

 

Tout est dit : la blessure essentielle, le cri à hurler à toujours re-pro-férer pour recomposer la réalité où se disjoindre / rejoindre.

Ce Journal à deux voix cherche l’amour comme on piète à l’affût d’un sens à trouver dans une existence que l’on n’est pas seul à mener mais que l’on mène seul. Alain Marc jalonne son récit de réflexions métaphysiques, et pose les mots justes à l’autel des postures féminine / masculine face à l’amour :

 

« Voilà bien la contradiction féminine qui dit non quand

elle voudrait que l’amant continue et qui repousse l’élan

conquérant pour mieux voir le deuxième arriver.

L’homme est nettement plus primaire : il dit oui quand il

a envie et non quand cela ne l’intéresse pas.

La perversité, ce jeu qui est bien féminin, laissera toujours

l’homme à côté… de la question ! »

 

L’amour, rédempteur. L’amour, salvateur. L’amour, destructeur.

Et peut-on faire l’amour avec des mots ?

 

« Te faire l’amour avec les mots. Est-ce que la littérature…

en serait capable ? »

 

Sortir de la solitude où l’on se réfugie pour se jeter dans le fleuve de l’amour où des crues des tumultes jettent parfois nos radeaux dans des bras de secours, alternatifs. La rencontreamoureuse n’est-elle pas le personnage principal de ce Journal à deux voix ? L’auteur joue sûrement « au chat et à la souris » avec son lecteur comme le narrateur avec son amante. Pour le plaisir du texte / du sexe.

Les références textuelles, culturelles, qui émaillent le récit (Rilke, Lou Andréas Salomé, Michel Leiris, Aragon, Maïakovski, Lilia Iourievna Brik dite Lili Brik, Tolstoï avec Anna Karénine, Milan Kundera avec L’insoutenable légèreté de l’êtreLes Ailes du désirde Wim Wenders, les Lettres d’Amour d’un soldat de vingt ansde Jacques Higelin) accompagnent l’échange propulsé dans une sphère littéraire elle-même espace de « manipulation » : « L’art, et donc l’écriture, seront toujours une… manipulation ».

Et comment démêler le réel de la fiction ? La réalité de l’affabulation ? « Où est donc la frontière entre la réalité et limaginaire ? » L’amour ne devient-il parfois affabulateur, mythomane, mélomane, d’un « terrorisme » aveuglant ? « Je suis à peu près sûr que la plus grande partie de ce qu’elle m’a dit est purement imaginé ». Qui est qui dans ce « jeu entre le “je” et le “il” » ? Le protagoniste lui-même se (re-)connaît-il, projeté dans la mise en abyme des miroirs déformants (angle de vue montré par l’illustration de la première de couverture, le diptyque intriqué Miroir, huile sur toile et impression sur alu dibond signé Emmanuel Rémia). L’équivocité des voix est attisée par le genre épistolaire, où l’autobiographie apporte par sa nature une mise à distance, nous plonge dans un univers fictif ; où l’insertion d’ingrédients textuels apparemment empruntés à la réalité (la lettre de C. qui clôture le Journal) ; où le décalage entre le moi et l’être qui écrit est postulé. Où nous entraîne l’auteur ? Sans doute ne le sait-il pas exactement lui-même, nous embarquant dans un « work in progress » dont il ne connaît pas lui-même la direction, la destination (« Je ne sais pas encore comment l’histoire finit », lit-on page 30).

L’écriture d’Alain Marc dans ce Journal à deux voix remonte au « germe, entre réel etimaginé ». Ce qui rend son terrain de jeu, inédit ; ce qui l’inscrit dans l’espace littéraire d’une « nouvelle blanche ». La singularité de ce récit ne s’arrête pas là, ainsi que nous le révèlent les Quelques notes en deux étapesplacées en fin de livre :

 

« Et pourquoi ne pas joindre le récit de la réalité après les

Lettres ? Le lecteur découvrirait l’histoire qui était entre les

lignes. Il découvrirait le degré premier après avoir pris

possession du deuxième avec les lettres ».

 

Lorsque nous lisons cette note, nous comprenons l’étendue de la subtilité qui a gouverné l’écriture de cette nouvelle parution de l’auteur d’Écrire le cri.

Le genre épistolaire, allié au récit fragmentaire – comme le récit-par-fragments avait été expérimenté par Alain Marc dans Le Timide et la prostituée ou Je ne suis que le regard des autres (Z4 éditions, 2018) – relève le défi d’une parole textuelle / amoureuse livrée au « monde interprété » (Rilke). Monde interprété où « ce qu’(un auteur) peut vivre dans l’écriture est beaucoup plus important que ce qu’(il) peut vivre dans la vie ». Mise en abîme du désir – le désir amoureux viscéralement lié à l’Ecrire érotique –, ce Journal à deux voix d’Alain Marc est un troublant miroir de la littérature.

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos de l'écrivain

Alain Marc

 

Alain Marc est un poète, écrivain et essayiste français né en 1959 à Beauvais. Il effectue également des lectures publiques. Œuvres principales : Écrire le cri (l’Écarlate, 2000) ; Regards hallucinés (Lanore, 2005) ; La Poitrine étranglée (Le Temps des cerises, 2005) ; Méta / mor / phose ? (Première impression, 2006) ; En regard, sur Bertrand Créac’h (Bernard Dumerchez, 2007/2008) ; Le Monde la vie (Les Éditions du Zaporogue, 2010) ; Chroniques pour une poésie publique précédé de Mais où est la poésie ? (Les Éditions du Zaporogue, 2014). Compléments : CD Alain Marc, Laurent Maza, Le Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine (Première impression / Artis Facta, 2014)

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.