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Jonathan Strange & Mr Norrell, Susanna Clarke

Ecrit par Didier Smal 10.11.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Le Livre de Poche

Jonathan Strange & Mr Norrell, trad. anglais Isabelle D. Philippe, 1149 pages, 10,20 €

Ecrivain(s): Susanna Clarke Edition: Le Livre de Poche

Jonathan Strange & Mr Norrell, Susanna Clarke

 

Adapté en mini-série par l’honorable BBC, multi-primé l’année de sa parution (2004), repris depuis parmi de fiables listes des meilleurs romans de science-fiction jamais publiés, Jonathan Strange & Mr Norrell, le premier roman de l’Anglaise Susanna Clarke (1959), ne peut qu’éveiller la curiosité du lecteur amateur de prose intelligente à destination populaire. Et le moins qu’on puisse dire est que l’amateur est servi, gâté, enchanté, n’en jetez plus, on a affaire à un véritable chef-d’œuvre, toutes catégories littéraires confondues, un diamant dont chaque facette a été finement taillée et qui n’en finit pas de scintiller dans l’esprit du lecteur émerveillé.

Se déroulant de l’automne 1806 au printemps 1817, Jonathan Strange & Mr Norrell se présente comme une uchronie, une histoire alternative de l’Angleterre où la magie est un fait acquis – à ceci près qu’elle a plus ou moins disparu en ce début du XIXe siècle. Elle n’est plus qu’un objet d’études pour des magiciens qui sont en fait des historiens, à l’image de ceux qui, « dans la bonne ville d’York », se « réunissaient le troisième mercredi du mois et échangeaient de longues et ennuyeuses communications sur l’histoire de la magie anglaise ».

L’élément perturbateur intervient rapidement sous la forme de Mr Segundus, nouveau venu dans la société, qui se demande pourquoi la magie a disparu d’Angleterre, et que sa quête mène à un certain Mr Norrell, homme vivant reclus dans l’abbaye de Hurtfew, entouré de ses innombrables ouvrages relatifs à la magie. Mr Norrell est aussi un magicien, à ceci près que lui la pratique, ainsi qu’il le démontre aux autres « magiciens » d’York. Par un sort donnant littéralement vie aux statues de la cathédrale de la ville, Mr Norrell signe l’acte de renaissance de la magie anglaise, et c’est ainsi que débute l’excellent roman de Susanna Clarke.

Par la suite, un autre magicien, avant qu’arrive une pléthore vers la fin du roman, va surgir, un certain Jonathan Strange, et ce sont deux conceptions de la magie anglaise qui vont dès lors s’opposer, entre le bibliophile et égoïste Norrell, et son élève, l’intuitif Strange. Deux conceptions pourtant mises toutes deux au service de l’Angleterre. Car il ne faut jamais perdre cette notion de vue en cours de lecture : la magie n’est pas l’exception, la magie ne relève pas du merveilleux dans l’univers narratif de Jonathan Strange & Mr Norrell, c’est au contraire la norme. A ce titre, il est donc naturel pour le gouvernement anglais d’employer les services de Norrell et Strange dans, par exemple, un contexte militaire (extraordinaire blocus des côtes françaises alors napoléoniennes) ou encore pour assister l’hégémonie commerciale (le contrôle météorologique du côté des Indes, idée géniale), d’autant que la magie anglaise domine le monde aussi, au détriment des autres magies, inopérantes. Quant à Norrell et Strange, ils ne se produisent pas en robe et chapeau étoilé, bien au contraire : ce sont des gentlemen tellement discrets que le premier n’est pas reconnu durant une réception donnée quasi en son honneur à son arrivée à Londres.

C’est là qu’est tout le génie romanesque de Clarke : avoir su rendre plausible un récit reposant sur des prémices à tout le moins étranges et faire accepter celles-ci par le lecteur en écrivant avec un naturel confondant, en omettant tout l’appareil linguistique de l’extraordinaire pour donner comme banals les agissements des deux magiciens. Puisqu’il est question de style, il convient de dire que l’amateur de romans anglais du XIXe ne peut que trouver son content à la lecture de Jonathan Strange & Mr Norrell, tant son auteur s’est évertué à pasticher avec beaucoup d’intelligence le style de Charles Dickens, jusque dans son habitude d’interpeller le lecteur (« Comme il est plaisant de rencontrer de vieux amis ! Car revoilà Mr Honeyfoot et Mr Segundus. Mais pourquoi les trouvons-nous à cheval ? Un type d’exercice qui n’agrée ni à l’un ni à l’autre, et auquel ni l’un ni l’autre ne s’adonne régulièrement, Mr Honeyfoot étant trop âgé, et Mr Segundus trop pauvre. Et par un jour comme celui-ci ! Si chaud que Mr Honeyfoot sera d’abord en nage, puis souffrira de démangeaisons et enfin aura une belle éruption de boutons rouges. Une journée d’un éclat si éblouissant qu’elle déclenchera à coup sûr une des migraines de Mr Segundus. Et que font-ils dans le Wiltshire ? ») ou ses formulations ironiques (« Il appartient au voyageur d’exhaler sa frustration après chaque désagrément en le racontant à ses amis »), mâtiné de Jane Austen (explicitement citée au début du neuvième chapitre) voire d’Ann Radcliffe, offerte en référence par Strange lui-même (« Il est de fait que cette fable ne ressemble guère aux hallucinations provoquées par l’ivrognerie. On dirait plutôt le genre de vision qu’on peut avoir si l’on prend de l’opium après avoir lu un des romans de Mrs Radcliffe »). Plus loin, il est question de Byron, que fréquente Strange alors en voyage en Europe du Sud, et c’est un festival de réflexions sur le dandy ultime, quand il ne s’agit pas de le citer.

Mais si ce roman est une machine intertextuelle aussi imparable que subtile, il convient d’ajouter à sa construction en soixante-neuf chapitres un appareil critique considérable d’environ deux cents notes (en français, un certain nombre sont le fait de la traductrice, dont il convient au passage de célébrer le travail, excellent) destinées à donner l’illusion que Jonathan Strange & Mr Norrell est bel et bien un roman écrit au XIXe siècle et nécessitant donc des explications complémentaires, d’une part, et relate des faits ancrés dans le réel, d’autre part (la dernière note, juste pour le plaisir : « Il y a très peu de magiciens modernes qui ne se revendiquent pas strangistes ou norrellistes, la seule exception notable étant John Childermass. Chaque fois qu’on lui pose la question, il prétend en effet se situer quelque part entre les deux. Comme cela équivaut à prétendre être Whig et Tory à la fois, personne ne comprend ce qu’il entend par là »).

Cet échafaudage narratif ultra-référencé, aussi efficace soit-il, ne serait rien sans le véritable art romanesque de Clarke, qui parvient à donner vie et épaisseur au moindre personnage secondaire (Drawlight est à ce titre exemplaire), et à rendre concret le moindre événement, qu’il s’agisse d’un fait lié à la magie purement ou, plus compliqué, d’un fait relevant en fait du roman historique. A ce titre, la campagne en péninsule ibérique contre les armées napoléoniennes et la bataille de Waterloo sont des moments forts du roman, entremêlant l’Histoire (Strange côtoie Wellington) et la fantaisie (modifier le paysage entièrement pour des raisons stratégiques, par exemple). Quant à l’intrigue, elle emmène le lecteur du Yorkshire à Venise, de la renaissance de la magie anglaise au risque de voir celle-ci déborder franchement ses limites et prendre le pouvoir en Angleterre, le tout en dosant avec précision descriptions et scènes afin que le lecteur ne soit jamais lassé et toujours désireux de connaître la suite. Et ce même lecteur est ravi à l’ultime page de Jonathan Strange & Mr Norrell, qui se conclut en toute logique sur les prémices de l’étape suivante de la renaissance de la magie anglaise.

Résumons : un roman stylistiquement imparable, aux personnages et à l’intrigue solides, cohérent même dans ses écarts par rapport au réel et se jouant avec précision et délice de l’Histoire véritable pour l’incorporer à son univers narratif. On peut appeler ça un chef-d’œuvre – et ce n’est que le coup d’essai de son auteur…

 

Didier Smal

 


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A propos de l'écrivain

Susanna Clarke

 

Susanna Clarke, née le 1er novembre 1959 à Nottingham en Angleterre, est une écrivaine britannique. Elle s'est fait connaître du grand-public en 2004 grâce à son premier roman de fantasy Jonathan Strange et Mr Norrell.

 

 

A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoué sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.