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Jean sans Terre, Frédérique Lachaud (par Vincent Robin)

Ecrit par Vincent Robin 11.12.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Histoire, Perrin

Jean sans Terre, septembre 2018, 480 pages, 24,90 €

Ecrivain(s): Frédérique Lachaud Edition: Perrin

Jean sans Terre, Frédérique Lachaud (par Vincent Robin)

L’actuelle facilité d’accès aux informations et à divers travaux de prospection préexistants sur tout sujet ne saurait être qu’un seul bienfait pour l’individu. Grâce au numérique, devenu instrument éminent dans leurs recherches, les historiens du XXIesiècle jouissent pour leur part de moyens d’investigation et de réunion documentaire inédits. Cette considération importante expliquera sans doute pourquoi ils reviennent maintenant sur des trames ou phases historiques que de pourtant assez complètes analyses antérieures renvoyaient au placard des feuilletons résolus. A telle enseigne croyait-on scellés à jamais le fait et la cause du roi Jean d’Angleterre, aussi décrété « sans terre », mais, par proclamation unanime, « non sans reproches » également. Essuyant l’hostilité des chroniqueurs de son siècle autant que le bilan implacable de ses biographes ultérieurs, le Plantagenêt aura surtout récolté au final la réputation d’un indigne gaspilleur de l’« empire » anglo-normand indirectement hérité de son père, le roi Henri II, dès le début du XIIIesiècle. A travers une relecture du contexte d’époque, rigoureuse mais distanciée, car réservée de la profonde partialité des rapporteurs d’antan et non plus totalement remise au verdict tranchant des analystes suivants, l’avisée historienne Frédérique Lachaud replace ici la vie et le règne du frère et successeur de Richard-cœur-de-Lion sous le projecteur d’un vécu autrement décortiqué et, par là, sûrement aussi moins accablant pour lui.

Exactement un siècle après la victoire du grand Conquérant à Hastings (Battle), naissait en 1166 à Londres son arrière-arrière-petit-fils « Jean ». Après son père Henri II et son frère Richard (Cœur de Lion), lui revenait de fait la couronne d’Angleterre, en 1199. Mais dès son enfance, et selon un usage semble-t-il plutôt français chez les rapporteurs de l’instant, son épingle distinctive de « sans terre » (sine terra) lui collerait bientôt à la peau. La cause en fut plus sûrement parce qu’à l’instant d’un initial et ante mortem partage territorial (1170) du roi Henri II entre ses enfants (Guillaume, Henri le jeune, Richard et Geoffroi), Jean, le dernier né du lignage restait encore beaucoup trop jeune pour recueillir un apanage. L’auteure de cette biographie consacrée au dernier garçon d’Aliénor d’Aquitaine et du roi anglais né au Mans, attribue également cette carence de dévolution temporelle aux dires de son père qui, dès la naissance de son cadet, l’en avait lui-même déclaré dépourvu – et plutôt que par considération des conséquents revers politiques et militaires plus tard accumulés chez ce parfois très contesté héritier du trône anglais, avant et pendant son règne (1199-1216).

C’est sur le continent, en France et à l’abbaye atypique de Fontevraud que Jean et sa sœur Jeanne passent une partie de leur enfance. Dans le contexte singulier de ce monastère (« se caractérisant par une certaine méfiance à l’égard du monachisme traditionnel », p.22) dirigé par l’abbesse Audeburge de Hautes-Bruyères entrevoit-on que le jeune prince reçut (oblat ou non ?) les préceptes d’une première éducation adaptée à son rang. Se mesure en tout cas facilement le choix d’une mère, Aliénor, à la fois duchesse d’Aquitaine et épouse du roi d’Angleterre résidant de ce temps à Poitiers, avec ce vœu pour ses enfants d’une structure d’accueil retenant à deux pas d’elle sa faveur. Un séjour à l’abbaye anglaise de Peterborough semble faire suite à cette première destination de Jean. Mais c’est, semble-t-il assez vite et en réalité que « la vie du jeune garçon devint itinérante, avec des allers-retours réguliers entre l’Angleterre et la Normandie », précise l’historienne.

Avant le terme de son adolescence, retenu par le roi, son père, sous les bons soins de son plus éminent conseiller à la cour, Ranulf de Granville (« l’œil du royaume et du roi », selon le moine Richard de Devizes), Jean se voit initié aux affaires de l’administration royale et aux « techniques de gouvernement » pendant que se réalise aussi son perfectionnement dans la carrière militaire. Sous la férule paternelle, bientôt envoyé en Irlande (1185) pour y remettre de l’ordre, Jean voit pourtant sa longue expédition (3 ans) rencontrer un relatif échec. Vers ce milieu de la décennie, le prince semble toutefois bénéficier des bonnes attentions de son père envers qui il fait preuve apparente de fidélité. Aussi bien, lors des profondes et récurrentes dissensions qui surviennent (depuis 1173) entre le roi et ses fils aînés (Henri le jeune, Richard et Geoffroi) en charge de territoires sur le continent, également avec sa mère Aliénor, Jean paraît épouser loyalement le parti de son géniteur. Lors de la disparition subite (et sans doute prématurée) de deux de ses frères, Henri le jeune en 1183 (il était l’héritier naturel de la couronne) et Geoffroi en 1186 (duc de Bretagne), il semble encore maintenir sa position aux côtés de son ascendant. Et puis, tandis qu’Henri II affronte sur le continent Richard, le second de la fratrie des Plantagenêt conjoncturellement ligué avec le roi de France (Philippe Auguste, 1189), le dernier fils paraît au dernier moment renier son soutien à son père. Vaincu et déchu à Chinon par le Français et ses alliés, le même Henri II y trouve la mort, grandement affligé de la trahison finale de Jean. Amené aux côtés de sa mère à une forme de régence du pouvoir lors de l’expédition croisée et quasi immédiate de son frère Richard – héritier officiel de la couronne d’Angleterre –, Jean y est remarqué par ses facéties et sa rudesse dans la gestion des affaires, autant sur le continent qu’à travers les limites insulaires. La mort brutale de Richard (1199) tout juste après son laborieux retour de croisade laisse à Jean et sous son nom le titre de roi d’Angleterre. Particulièrement acharné à défendre les droits de la couronne, tantôt au royaume uni, tantôt sur les possessions anglaises du sol français, le trépidant monarque au caractère parfois imprévisible et souvent peu diplomate n’aura ensuite de cesse d’affronter de soudains ennemis, inlassablement révélés par d’inopinés retournements d’alliances. Seront bientôt définitivement perdues les provinces du continent retombant les unes après les autres sous la tutelle du capétien malicieux et devenu militairement prédominant (P. Auguste à Bouvines en 1214). A l’opprobre un peu partout s’élevant contre lui, Jean s’attire additivement les foudres d’Eglise, beaucoup par défi arrogant des règles du concordat de Worms (sur la nomination des évêques notamment, 1122), aussi par mépris et par exactions durement infligés aux religieux du pays. Suite à l’interdit jeté sur son royaume par Rome, viennent se joindre à la cohorte fluctuante des opposants au roi très largement accusé de tyrannie, ces barons anglais totalement résignés à en découdre avec lui par les armes, sans renégociation immédiate de leurs droits et privilèges (1215). Occupé à reconstituer en toute hâte son autorité en différents lieux d’Angleterre, Jean apprend bientôt le débarquement sur ses terres de Louis VIII, fils de Philippe Auguste sollicité par les barons rebelles. Survient dans ces circonstances rocambolesques, notamment après la perte du trésor royal lors du franchissement d’une rivière, la maladie qui emporte subitement le roi et met fin, en 1216, à la déclinante carrière de Jean sur le trône anglais.

Au cumul des déboires d’un roi en faillite morale et en conflit montant avec son peuple criant à l’injustice et à la tyrannie, Frédérique Lachaud adjoint cette assez peu banale orientation conjoncturelle d’une Angleterre résolument monarchiste, pourtant en cet instant profondément tirée vers des aspirations de type démocratique. Sans doute un critère qui, au-devant de la scène internationale et historique, ferait de cette nation – et pour longtemps – une véritable pionnière mondiale de la refondation (et non point réforme) en matière d’administration politique. Des « chartes des barons » insoumis et insurgés de 1215, irait-on sans tarder vers les « accords » contraignants mais contestés de « Runnymede » avant que ne devienne référence, et par logique dans la postérité de Jean, la « Grande Charte » (Magna Carta). Une sorte de premier pas dirigé vers la monarchie constitutionnelle, en somme ? Incroyable imbroglio à l’origine pourtant, où se heurta tangiblement le droit seigneurial et féodal à une mainmise d’Eglise romaine forte de sa tutelle imposée à un royaume péniblement relevé d’interdit.

« Attiré dans les filets et pris au piège d’une jeunesse dissolue et bouillante […] se conformant aux mœurs du temps et ne résistant pas aux élans de la nature », rapportait Giraud du Barry, clerc et conseiller d’Henri II sur les dispositions du roi Jean. Christian Thevenot, auteur d’aujourd’hui abordant à son tour la personnalité du dernier né d’Aliénor à travers les pages de son livre dédié à Henri II (éd. A. Sutton, 2003) révèle : « Grassouillet, petit, libertin et retors, peureux, il avait été surnommé Blentword (l’épée molle) par ses hommes. Il ne s’intéressait plus guère qu’aux orgies, au tric trac et aux filles ». Frédérique Lachaud interroge pour sa part : « Une enfance dépourvue d’affection rendrait-elle compte du caractère méfiant et envieux de Jean ? » – à quoi elle répond sitôt : « Sa naissance tardive comme les difficultés familiales auraient peut-être isolé le jeune enfant, plus en tout cas que ses frères et sœurs» (p.27).

Assez savoureuses à décrypter, en tant qu’elles auront très manifestement défavorisé et orienté l’image physique et psychologique longtemps colportée du roi Jean, les citations vives des contemporains et post-contemporains immédiats, unis dans une même dépendance religieuse (Roger de Howden, Adam d’Eynsham, Mathieu Paris, Ralph de Coggeshall… et d’autres encore), sont à découvrir dans cet ouvrage. Avec une formelle méthode de prévenance scientifique et de circonspection objective, l’historienne qui les relate dans ce récit nous ramène à la méfiance face aux icônes construites sur la foi d’intérêts conjoncturels qui ne furent souvent, ni bienveillants ni d’une très authentique transparence. Au regard de ses conflits avec Rome et avec le monde religieux d’époque (les cisterciens en ligne de mire), vu aussi que l’essentiel des rapporteurs de la chronique (seuls les clercs savaient écrire) durent peu ou prou s’opposer à lui, essentiellement par obéissance à un milieu clérical jaloux de son pouvoir universellement étendu sur les affaires du siècle (celui de la récente Eglise grégorienne), comment le roi Jean d’Angleterre aurait-il pu espérer bientôt quelque considération profitable à lui ? Sans doute, ses fâcheuses manières et même sa fort décelable propension tyrannique l’auront-elles également beaucoup desservi.

Un travail lumineux, remarquablement documenté, qui démystifie et éclaire sur la réalité de quelque pouvoir par tradition honni.

 

Vincent Robin

 


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A propos de l'écrivain

Frédérique Lachaud

 

Frédérique Lachaud est ancienne élève de l’ENS Paris, agrégée d’histoire et docteur de l’Université d’Oxford (D. Phil : Textiles, Furs and Liveries : A Study of the Material Culture of the Court of Edward I (1272-1307), 1992, dir. Malcolm Vale). Elle a obtenu en 2008 une HDR avec un mémoire intitulé L’Éthique du pouvoir. Essai sur la notion d’office dans la culture politique de l’Angleterre médiévale (vers 1150, vers 1330) (publ. 2010). Junior Research Fellow à St John’s College Oxford (1989-1993) elle a été maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne (1993-2010), puis professeur d’histoire médiévale à l’Université de Lorraine (Metz) de 2010 à 2017 avant de rejoindre l’Université Paris-Sorbonne en septembre 2017. Elle est Fellow de la Royal Historical Society. Ses recherches portent sur l’histoire des îles Britanniques au Moyen Âge. Après des travaux dans le domaine de l’histoire de la culture matérielle, elle s’intéresse aujourd’hui à l’histoire des systèmes politiques médiévaux (délégation de pouvoir, office) et à la pensée politique, avec une référence particulière à l’Angleterre.

 

A propos du rédacteur

Vincent Robin

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : histoire, politique et société

Genres : études, essais, biographies…

Maisons d’édition les plus fréquentes : Payot, Gallimard, Perrin, Fayard, De Fallois, Albin Michel, Puf, Tallandier, Laffont

 

Simple quidam, féru de lecture et de la chose écrite en général.

Ainsi né à l’occasion du retour d’un certain Charles sous les ors de la République, puis, au fil de l’épais, atteint par le virus passionnel de l’Histoire (aussi du Canard Enchaîné).

Quinquagénaire aux heures où tout est calme et sûrement moins âgé quand tout s’agite : ce qui devient aussi plus rare !

Musicien à temps perdu, mais également CPE dans un lycée provincial pour celui que l’on croirait gagné.

L’essentiel paraît annoncé. Pour le reste : entrevoir un rendez-vous…