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Je ne suis que le regard des autres, Alain Marc (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 13.11.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Z4 éditions

Je ne suis que le regard des autres, avril 2018, 65 pages, 12 €

Ecrivain(s): Alain Marc Edition: Z4 éditions

Je ne suis que le regard des autres, Alain Marc (par Patryck Froissart)

Les lecteurs et lectrices d’Alain Marc sont habitués à entendre en ses textes poétiques comme l’écho résurgent d’un CRI jaillissant d’une poésie de la souffrance ; on en a donné dans les pages de La Cause Littéraire plusieurs illustrations en commentant d’autres pièces de son œuvre :

Poésies non hallucinées, Editions du Petit Véhicule

Il n’y a pas d’écriture heureuse, Editions du Petit Véhicule

Chroniques pour une poésie publique, précédé de Mais où est la poésie ? Editions du Zaporogue

Alain Marc quitte sans vraiment s’en éloigner, avec ce nouvel ouvrage, le domaine de l’expression poétique pour une suite de courtes nouvelles, réparties en trois ensembles :

– Six paroxysmes

– Le Timide et la Prostituée

– Eros

Six paroxysmes :

Dans les six textes de cette première série surgit de façon obsédante la référence à la mort de la mère, dont le suicide est tantôt expressément décrit, tantôt évoqué ou suggéré. Le narrateur exprime la douleur du manque par le recours à un champ lexical étendu : panique, affolé, pleurs, avoir mal, solitude, éclater, devenir fou, peur, fuir, tout perdu, Maman est partie, à petit feu, meurtrissure, je saigne, béant…

Ce fil rouge thématique, on s’en convainc en fin de lecture, accroche les six textes les uns aux autres, en regroupe les pièces dans une reconstitution obsessionnelle de la scène du suicide, devant laquelle le poète, en manque, crie sa solitude, l’emploi de la première personne instaurant entre le lecteur et lui une coïncidence perceptive, un partage fusionnel immédiat de la souffrance ressentie.

L’expression, très oralisée, comme souvent chez Alain Marc, est hachée, toute en heurts, en ruptures syntaxiques, en phrases minimales, en syntagmes agrammaticaux, en intrusions de virgules au sein de groupes de souffle. L’ensemble de ces effets de style exprime, inspire, respire une violence que l’auteur se refuse à contenir, une souffrance dont il ne veut surtout pas retenir les éruptions, et à l’extrême une aspiration vers la folie, et/ou la mort, que même le « travail » poétique ne peut arrêter.

« A force, à force d’avoir mal. Mal à la tête, la tête lourde. A force d’affronter la solitude de son atelier. Tout va s’éclater, s’arrêter. Les veines. Eclater.

Fou. Devenir fou. Et se rouler sur la terre de son lit. Ramper. Ramper à la recherche. A la recherche de la solution. Epuisement qui peut devenir fatal. Le crayon en tombe ».

 

Le Timide et la prostituée :

L’expression est ici plus fluide, plus classiquement narrative. Le passé simple et la 3epersonne créent cette distanciation qui n’existe pas dans le chapitre précédent. Toutefois se retrouve l’expression du manque, en des figures multiples :

– d’une femme rencontrée dans l’autobus, avec qui le personnage, masculin, tente en vain de nouer une relation ;

– de la mère et du souvenir du désir trouble qui l’envahissait quand, adolescent, il lui savonnait le dos et « pouvait apercevoir par-dessus ses épaules ses gros seins lourds, et beaux, les deux mamelons dressés sur le devant » ;

– d’une fille qui lui demande de l’argent dans un parc ;

– d’une inconnue qu’il croise régulièrement dans l’escalier de son psychothérapeute ;

– d’une prostituée qu’il a envie d’aller voir sans jamais mettre son plan à exécution ;

– d’une femme vêtue de noir, toujours accoudée à la même rambarde, qui, pendant des semaines, « avait offert la fente de ses seins qu’elle avait assez volumineux à son regard ».

Les seins. C’est l’élément-clé de cette nouvelle qui met en scène un personnage désemparé, solitaire, livré à une errance déambulatoire, et plongé dans des souvenirs et des pensées tout aussi erratiques mais qui, toujours, finissent par se fixer sur les attributs féminins de la maternité.

« Pourquoi les femmes qui venaient vers lui avaient-elles toujours de petits seins ?

[…]

Les gros seins lui faisaient peut-être peur…

[…]

Questionnement incessant : Mais n’aimerais-je jamais que les femmes […] à la peau blanche et à la poitrine menue ? »

Le manque provoqué par l’absence de la mère, et le trouble désir d’elle exprimé par l’obsession du sein, placent cette deuxième création, comme la précédente, dans une atmosphère de douleur sensuelle à laquelle le personnage ne peut échapper que par l’illusion du suicide, de la chute vertigineuse ressentie lors de l’union, enfin, avec la prostituée rêvée.

« Il sauta de la falaise et il s’écrasa. Quelques minutes avant il avait eu envie de se blottir, d’être enveloppé de chair maternelle, de se nicher sous les mamelles nourricières… ».

 

Eros :

C’est ici une compilation délibérément érotique, comme l’annonce le titre générique une suite de cinq textes de longueur différente précédée d’un bref récit, sorte de cliché pris sur le vif d’un couple attablé probablement à la terrasse d’un café, sous le regard du narrateur-voyeur prêtant à l’homme l’idée fixe qui sous-tendra les textes à suivre :

« Il porte le jean sans ceinture qui tombe de la taille en accordéon jusqu’aux chaussures. La bedaine déjà bien marquée, [il] ne pense visiblement… qu’à la baiser ».

Le point de départ de la première nouvelle est la découverte, au cours de travaux dans la maison familiale, de photos pornographiques mettant en scène une octogénaire. Le narrateur raconte, en un monologue oral qu’il adresse à un interlocuteur inconnu, sa trouvaille, suivie du malaise ressenti par les protagonistes amenés à regarder en voyeurs ces photos rappelant L’Origine du mondede Courbet.

On a ensuite un texte court sur une bibliothécaire qui, un jour, vient au travail sans soutien-gorge…

Puis le lecteur est introduit à s’immiscer dans les réflexions et commentaires d’un personnage à qui une amie raconte successivement deux scènes de strip-tease dont les actrices sont de très jeunes femmes dans un bar ad hoc puis dans une boîte de nuit bondée. La locutrice enchaîne sa narration par le récit de visites nocturnes, en compagnie de son mari, dans des clubs échangistes…

Vient une courte composition, où se retrouve le style brisé, saccadé, interrompu, d’Alain Marc le poète, consacrée à l’évocation (nostalgique ?) d’une époque révolue de licence charnelle et d’excès sexuels, puis arrive la chute du recueil, impromptue, sous la forme d’un texte quasi télégraphique reprenant en condensé le thème sous-jacent de la révolte à l’encontre de la mort (de la mère ?).

« Et soudain il se rue sur la tombe, casse tout, détruit tout (le marbre en mille morceaux), se rue, ouvre le cercueil, prend les os, le marteau, et casse, casse, casse… »

Recueil sombre, trouble, à la limite du lugubre, volontairement provoquant jusqu’à pouvoir susciter chez le lecteur cette sensation de malaise qu’on éprouve parfois devant les insondables et vaseux remous de l’âme, composé sous le double signe de l’éros et du thanatos, ce nouvel ouvrage, singulier, dans lequel l’auteur se met à nu « sous le regard des autres », mérite qu’on en rumine les feuilles une à une pour en extraire les saveurs essentielles.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Alain Marc

 

Alain Marc est un poète, écrivain et essayiste français né en 1959 à Beauvais. Il effectue également des lectures publiques. Œuvres principales : Écrire le cri (l’Écarlate, 2000) ; Regards hallucinés (Lanore, 2005) ; La Poitrine étranglée (Le Temps des cerises, 2005) ; Méta / mor / phose ? (Première impression, 2006) ; En regard, sur Bertrand Créac’h (Bernard Dumerchez, 2007/2008) ; Le Monde la vie (Les Éditions du Zaporogue, 2010) ; Chroniques pour une poésie publique précédé de Mais où est la poésie ? (Les Éditions du Zaporogue, 2014). Compléments : CD Alain Marc, Laurent Maza, Le Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine (Première impression / Artis Facta, 2014)

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP).