Identification

Poésies non hallucinées, Alain Marc

Ecrit par Patryck Froissart 07.09.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

Poésies non hallucinées, Editions du Petit Véhicule, Coll. La Galerie de l’or du temps, mars 2017, 130 pages, 25 €

Ecrivain(s): Alain Marc

Poésies non hallucinées, Alain Marc

 

Le titre complet de ce bel ouvrage est à lui seul tout un poème : Poésies non hallucinées, et rescapées, éveillées, zen, Poésies et notes, Anonymes calcinés de Christian Jaccard.

Le poète réalise là une étrange alliance entre les toiles de peintres anonymes du XIXe siècle partiellement détruites par Christian Jaccard dans un processus volontaire de combustion lente, et ses propres textes dont les mots souventement épars sur la page semblent être eux-mêmes des bribes d’une composition plus vaste, qui seraient restées visibles sur des feuillets jetés au feu et imparfaitement consumés.

Le titre annonce les cinq parties du recueil.

Poésies non hallucinées :

Le poète entremêle trois récurrences. L’une évoque un auteur spectateur face à une ouverture sur l’extérieur, sur le monde. Les occurrences, très nombreuses, du champ sémantique de la fenêtre, outre les apparitions de ce terme lui-même, reposent sur un lexique du réel et sur des expressions et périphrases objectives. Ainsi, par exemple : de l’autre côté du balconécrandevant mes yeuxouverturej’ouvre… Ces représentations du réel sont poétisées ponctuellement par des impressions telles que : visionhalosau-delàpellicule fendue qui rouvre la porte

Le poète est voyeur, au sens strict du mot. Ce que son imagination lui donne à voir est un vaste espace, souvent marin, parfois forestier, caractérisé par l’absence. Sur la mer aperçue, erre une barque vide, une sorte de vaisseau fantôme, et la viduité est si prégnante que l’espace lui-même devient une mer abandonnée.

Le spectacle est en rapport avec l’état de désillusion, ou de désenchantement dans lequel semble se trouver le spectateur, qui ressent en lui videblessure, et sueur, et surtout fatigue du désir, constat de ce qui n’est pas et de ce qui n’est plus, exprimé par la répétition, reprise d’une chanson populaire : Nous n’irons plus aux bois.

 

Poésies rescapées :

Registre tout différent, tonalité tout autre dans cette seconde (re)composition. On retrouve ici l’Alain Marc chantre de la poésie du CRI. L’absence est ressentie comme violente. Au leitmotiv obsédant « Pourquoi aujourd’hui es-tu si loin ? », fait écho un champ lexical funeste dans un chant poétique tragique parsemé de bouquets noirs, comme, entre autres, ceux-ci : Ce feu me tuemeurtresmeurtrier, gouttes de sangpeursincinération, et de multiples occurrences du CRI, et du verbe CRIER sous diverses formes, exprimant la douleur.

 

« Cri

Cri qui crie »

« CRI rentré

au creux du ventre »

 

Cependant, les thèmes des Poèmes non hallucinés reparaissent au mitan de ces clameurs, en particulier celui de l’ouverture, ici plus intime, forcée, plus proche d’Eros :

 

Fente

Cachant Montrant

CACHANT ET MONTRANT

le Dedans

DU CRI

 

De temps en temps

UNE PORTE

Porte

enjeu

voile éventré

Comme un phare sur la mer noire

 

Le poète voyeur semble alors souffrir de ne pouvoir sortir de soi pour transgresser l’ouverture, comme en témoignent le champ de l’enfermement forcé (clef, barreaux, carcan…) et l’adresse à Abdellatif Laâbi, poète de l’internement, de l’isolement, de l’incarcération.

 

Poésies éveillées :

Le poète se recentre-concentre sur soi, sur sa naissance, son enfance, sa mère. Les textes sont plus écartelés, plus déchiquetés que les précédents. Les mots sont coupés, saucissonnés, les syllabes tronçonnées. La lecture-diction en devient forcément hachée. C’est voulu. Les images coupées aux ciseaux portent sur la chair, le corps physique, l’intimité crûment mise à nu. Cela se lit-dit vite et percute.

 

Les Jambes

sont un peu Ecar

tées

Un Bruit de Gifle

Touffe de mousse

sur un Triangle

de Lumière

Une Mouette grise

Passe

LE VOYEUR

VOIT Tout

 

Poésies zen :

L’auteur est là au centre du cercle, au milieu de son lieu d’écriture. Tout est prétexte à poésie : les chats, le fil électrique, la plinthe, l’interrupteur, le papier peint, la toile de jute. Evidemment, entre ces descriptions poétiques d’éléments prosaïques, viennent au poète souvenirs et images vues, et par la fenêtre, toujours s’ouvrant soudain, s’oppose l’infinitude du dehors à la circularité « confortable » de la chambre.

 

Par la fenêtre

vagabonde l’infini

 

Et l’objet trivial, par la magie de l’imaginaire poétique, évoque, connote, mue.

 

Rencontre

d’un couvercle

et d’une tache

de peinture

Avec soudain

naissance de poils

formant toison

 

Le recueil se termine par une dizaine de pages de « notes », de réflexions (au sens premier du terme) du poète sur sa pratique et sur sa vision de la poésie.

Qui a lu les Chroniques pour une poésie publique et/ou Il n’y a pas d’écriture heureuse reconnaîtra le talent-style très particulier d’Alain Marc dans les poésies du présent recueil et, dans les notes qui y figurent, sa théorie (ou son théorème) poétique qui constitue un quasi manifeste.

Lecture conseillée à tous ceux pour qui la poésie a un sens, une existence, une fonction nécessaire, un avenir…

 

Patryck Froissart

 


  • Vu : 501

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Alain Marc

 

Alain Marc est un poète, écrivain et essayiste français né en 1959 à Beauvais. Il effectue également des lectures publiques. Œuvres principales : Écrire le cri (l’Écarlate, 2000) ; Regards hallucinés (Lanore, 2005) ; La Poitrine étranglée (Le Temps des cerises, 2005) ; Méta / mor / phose ? (Première impression, 2006) ; En regard, sur Bertrand Créac’h (Bernard Dumerchez, 2007/2008) ; Le Monde la vie (Les Éditions du Zaporogue, 2010) ; Chroniques pour une poésie publique précédé de Mais où est la poésie ? (Les Éditions du Zaporogue, 2014). Compléments : CD Alain Marc, Laurent Maza, Le Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine (Première impression / Artis Facta, 2014)

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.