Identification

Je me retournerai souvent – Jean-Paul Enthoven (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 29.08.25 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Biographie, Récits, Grasset

Je me retournerai souvent – Jean-Paul Enthoven – Grasset – 272 p. – 22 euros – 12/03/25

Ecrivain(s): Jean-Paul Enthoven Edition: Grasset

Je me retournerai souvent – Jean-Paul Enthoven (par Philippe Chauché)

 

« Proust me traversant l’esprit, j’ouvre au hasard une page de son grand roman comme je m’acquitterais d’une prière matinale. J’ai aussitôt l’impression qu’il me parle, m’instruit, plaisante, tient à me faire sourire ou réfléchir. Nous sommes toujours du même avis. Cet accord spontané avec un esprit aussi merveilleux fait partie des meilleurs plaisirs du matin. »

Je me retournerai souvent tient du journal, du souvenir vif et vivace, de l’hommage, de l’essai, des mémoires, de la confidence, ces genres littéraires sont invités à la table d’écriture de l’auteur, pour notre plus grand bonheur. Jean-Paul Enthoven qui fut journaliste, éditeur, qui fut et qui reste profondément romancier se souvient d’écrivains disparus, qu’il a rencontré, lu avec toute l’attention du monde, qui l’ont inspiré, qu’il a admiré, qu’il admire encore, qui l’ont parfois agacé, qui habitent sa librairie, cette garçonnière vibrant de souvenirs et de livres.

Son catalogue raisonné, comme l’on dit en peinture, vibre des humeurs et des doutes et les heureux fantômes qu’il convoque trouvent sous son inspiration et ses fidélités une nouvelle vie. En chant d’ouverture : il y a Diderot – mon ange gardien le plus intelligent – et Montaigne – il me conseille d’être toujours moi-même et de « rien faire sans gaieté » - ; un conseil que l’écrivain applique fidèlement à cet ouvrage, touché par une double attraction celle de la joie et celle de la langue française qu’il manie avec toute l’attention d’un horloger. Un autre écrivain français : Philippe Sollers, en escale éternelle au Paradis, tenait lui aussi fermement à ce conseil de Montaigne, deux piliers de sa sagesse romanesque : De tous mes disparus, Sollers est celui qui bouge le plus. Qui va et vient, tournoie, se moque, ne se déstabilise jamais, il tient une heureuse place dans ce livre du temps retrouvé.

 

« Les livres qui tapissent mon refuge m’enveloppent et me protègent. Leurs reliures dorées, rutilantes, pâles, leurs tranches en lambeaux, leurs pages fraîches ou jaunies, répandent un éclat de sérénité qui m’offre un rempart bienfaisant. »

 

La mémoire est ainsi faite, qu’il faut se retourner souvent, pour que les souvenirs qui se tenaient endormis, comme certaines toiles de la nature, ce que certains continuent à nommer natures mortes, s’ouvrent et s’élancent vers nous. Dans ce panthéon littéraire, Diderot, Montaigne et Sollers côtoient, Fitzgerald et Hemingway, ces frères de talent, d’armes et d’alcool – L’idéal, pour un écrivain, serait désormais d’être Fitzgerald jusqu’à vingt-cinq ans, puis Hemingway jusqu’à cinquante -, Benjamin Constant ou encore Roland Jaccard – l’Helvète underground – et tant d’autres disparus, sauf un, ami de longs jours – (Mais) il est si visible que personne n’ose vraiment le voir.

Je me retournerai souvent recèle aussi d’autres pépites : réflexions sur la littérature, l’auteur et ses personnages, mais aussi des Pays et des Hommes, avec toujours cette douce manière brillante et lumineuse de les décrire et d’écrire. C’est de gaîté dont il s’agit, une gaîté qui contamine le lecteur, qui a son tour se tourne vers sa librairie, essayant de parler avec ses chers disparus dont les livres lui procurent tant de joie, comme lui en a procuré la lecture réjouissante de Je me retournerai souvent.

 

Philippe Chauché.

 

On doit notamment à Jean-Paul Enthoven : Les Enfants de Saturne, Ce que nous avons eu de meilleur, Saisons de papier, Ce qui plaisait à Blanche, Lignes de vie et Si le soleil s’en souvient (Grasset).



  • Vu : 179

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Jean-Paul Enthoven

Jean-Paul Enthoven est né en 1949. Après avoir été journaliste au Nouvel Observateur, il est, depuis 1986, directeur éditorial chez Grasset.

A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

Lire tous les articles de Philippe Chauché

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit et écrit à St-Saturnin-les-Avignon. Journaliste à Radio France durant 32 ans. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » (Editions Atlantica), et récemment " En avant la chronique " (Editions Louise Bottu) reprenant des chroniques parues dans La Cause Littéraire.

Il publie également quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com