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Jamais mieux, Jean-Pierre Georges

Ecrit par Pierre Perrin 17.08.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Editions Tarabuste, Essais

Jamais mieux, 2016, 160 pages, 15 €

Ecrivain(s): Jean-Pierre Georges Edition: Editions Tarabuste

Jamais mieux, Jean-Pierre Georges

 

Ce dixième titre… C’est drôle ! Il y a vingt ans, paraissait au Dé bleu Je m’ennuie sur terre. C’était déjà un dixième titre – que voilà rétrogradé à la quatrième place « du même auteur » de Jamais mieux. Lecteur, avec Georges, la circonspection est de rigueur, ne serait-ce que pour ne pas pisser de rire. Car il y a vingt ans, Je m’ennuie sur terre paraissait un long poème en vers brefs, non ponctués, avec une majuscule à chaque début de strophe dont la longueur variait de un à seize vers, le tout entremêlant des réflexions caustiques et des fragments de récit immobile en vers. Or depuis, Jean-Pierre Georges a jeté le vers aux oubliettes. Il fait référence, dans Aucun rôle dans l’espèce (Tarabuste, 2003), « à l’époque où je ne savais pas encore qu’il n’y a pas de grands poètes ». Et, s’il écrit, dans Jamais mieux, « il fut un temps où je rêvais d’un “achevé d’imprimer par l’Imprimerie Floch à Mayenne” » il oublie la parution de La Plainte dans La Nouvelle Revue française de septembre 1988, entre des pages d’Octavio Paz et de Karen Blixen. Il y notait déjà : « Je n’ouvre aucun livre car je sais ce que j’y trouverai ; au pire l’insoutenable rhétorique au mieux la banale confirmation ». C’est là qu’il a trouvé sa voie, entre le poème en prose, assez voisin de Jean-Claude Martin, et ces sentences drôles, cruelles, désabusées. Emprunté à Cioran, son exergue offre une fusée éclairante : « On ne peut rien dire de rien. C’est pourquoi il ne saurait y avoir de limite au nombre de livres ».

La condition humaine est décortiquée, passée au vitriol. « On ne réclame la mort qu’en bonne santé ». Son sujet est pris dans une dérision de première importance. « L’homme est un animal qui pense. Surtout à lui ». Le sujet, cependant, ne se limite pas à la petite personne de celui qui l’écrit, entre le travail réduit à la servitude, les tours de vélo, force vacuités, même si Jean-Pierre Georges aimerait nous en persuader. « Pour éviter d’avoir des convictions, penser d’abord à toutes celles qu’on a défendues (avec ardeur et ridicule) et penser surtout aux convictions des autres ! » La vie entière passe dans ces pages. L’attention à la nature, pas seulement à l’animal, mais jusqu’au brin d’herbe. « Un homme de parole n’est jamais bavard ». Surtout le regard porté sur autrui s’avère sans concession. Ainsi « Ma mère, logorrhéique au possible, en termine par… “hélas !” Ces deux syllabes posées liminairement suffisaient, elle n’y a pas songé ». À ceux que rebuterait le laconisme de Jean-Pierre Georges, je rappelle peut-être que logorrhée, bâti comme diarrhée, signifie incontinence verbale. Qu’ayant beaucoup parlé [sur un sujet de peu d’importance sans doute, libre au lecteur d’imaginer], la mère [figure digne de respect, d’habitude] clôture son flot de remarques par un « hélas ! » qui résume totalement sa pensée… vide. La banderille de Jean-Pierre Georges est sans appel. La mère aurait dû se contenter de ce hélas, mais, petite cervelle : « elle n’y a pas songé », elle a déblatéré pour rien ! Mais au-delà, n’est-ce pas toute l’humanité qui parle le plus souvent pour ne rien dire ?

Le sexe tient une place modérée dans cet ouvrage, toujours drôle, sauf à tâter de l’expression « liberté sexuelle », qui amène à noter combien « cet esbroufant oxymore a fait florès – et même des ravages – dans tous les esprits ». Le milieu des poètes, enfin, n’est pas épargné. « S’il était vraiment mon ami, il ne m’enverrait pas son livre ». Il n’y a pas que les critiques pour comprendre cela. Il y a bien plus cruel. Une vingtaine de citations sont discrètement intercalées entre les saillies de Jean-Pierre Georges. L’une de ces citations est la suivante, ces deux mots, seuls : « Peu importe ». Si je laisse chacun pousser l’exégèse sur ce point sorti des guillemets, je demande de quel impérissable poète vivant, et même adulé, peut être cette citation ? Cette cruauté, si aiguë, muettement proférée, me paraît une des meilleures exécutions de ce début de siècle. Un Angelo Rinaldi, qui les multipliait naguère dansL’Express, ne me contredirait pas. Je goûte qu’à tant de componction dans le milieu, Jean-Pierre Georges oppose son innocent couperet. Jamais mieux est donc un parfait livre de chevet. S’il convient de le lire avec des pincettes, ce sont celles de l’amour tant il réconcilie pour longtemps avec la littérature.

 

Pierre Perrin

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Pierre Georges

 

Jean-Pierre Georges, né en 1949, est un lecteur de Jules Renard, de Schopenhauer, de Cioran, de Calet. Il est l’auteur de recueils remarqués comme Où être bien (1984), Je m’ennuie sur terre (1996), Aucun rôle dans l’espèce (2003). Ses recueils pétillent d’aphorismes troués de « lueurs de désespoir ». Dans L’Éphémère dure toujours (éd. Tarabuste, 2010), il note ainsi : « Écrire c’est répondre aux questions que personne ne vous pose ». Roland Jaccard lui avait consacré une critique dans Causeur. Le pessimisme et l’humour mêlés font une musique bien à lui, qui dit des choses graves sans se prendre au sérieux, avec la distance juste de la pudeur, qui est aussi celle du moraliste de tous les siècles.

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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