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J’ai failli te manquer, Lorraine Fouchet (par Pierrette Epsztein)

Ecrit par Pierrette Epsztein le 28.08.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

J’ai failli te manquer, Lorraine Fouchet, Héloïse d’Ormesson, juin 2020, 368 pages, 20 €

J’ai failli te manquer, Lorraine Fouchet (par Pierrette Epsztein)

 

Dans un récit précédent, Lorraine Fouchet se concentrait sur la figure du père. Dans J’ai failli te manquer, elle adopte la forme du roman pour exorciser les démons qui ont envenimé ses relations compliquées avec sa mère. Après la mort de celle-ci, l’auteur réussit cette prouesse de transmuer les conflits persistants qui ont jalonné leurs rapports, en un récit réjouissant et pouvoir enfin respirer et exister par et pour elle-même à travers l’écriture qui devient son lieu d’accueil. Pour cela, l’auteur en tisserande des mots va broder une tapisserie dont on verra les deux faces : l’endroit, celle bien lissée, bien ordonnée, offerte au regard, et l’envers, celle bien cachée, qui laisse transparaître tout ce qu’on veut cacher : les nœuds, les défauts, les méprises, les ratés.

Lorraine Fouchet réussit à élaborer une stratégie d’écriture tout à fait originale et très habile. Le roman est structuré autour de trois voix : celle de la mère, le personnage central ; celle de la fille, qui devient une caisse de résonnance ; le troisième moteur de cette saga est le mari, mais aussi le père, une figure fantôme omniprésente, qu’il est impossible d’effacer car il sert de tampon et de médiateur entre les deux personnages féminins.

Les prénoms ont une importance essentielle. Souvent ils deviennent des têtes de chapitres. Dans un va et vient permanent, l’auteur alterne les monologues qui singularisent chacun des personnages principaux et les dialogues prodigués à chacun d’eux en variant les formes et les tonalités selon le destinataire.

Dans cette saga familiale, le récit débute par une mise en scène qui fait office de lever de rideau. Celle-ci, énoncée par un souffleur anonyme, campe chacun des protagonistes. La tragi-comédie peut alors se déclencher. Comment l’auteur va-t-elle s’y prendre pour mettre en action les relations entre la mère et la fille ? Ce sont ces deux personnages qui mènent la danse. Tout paraît se mobiliser pour empêcher un possible compromis. Chacun des deux joue sa partition propre sans réussir à trouver le bon accord. Le duo est sans harmonie envisageable. Tout les oppose, aussi bien le physique que la façon de vivre. L’interprétation sonne souvent faux. Une pièce sinistre va se jouer sous nos yeux de lecteur, faite de tentatives de rapprochement avortées et d’éloignements implacables et féroces.

Heureusement, le père-fantôme, trop tôt et trop brutalement disparu, va servir de modérateur et de médiateur. Il sera un complice tendre et bienveillant à l’égard de sa fille et son ardent défenseur. Il vivra néanmoins sans cesse tiraillé entre un amour aveugle pour sa femme et un attachement sans faille pour sa fille, qui dit de lui : « C’était un homme et un père formidable ». Ni l’une ni l’autre ne pourront en faire le deuil. Elles l’idéaliseront sans prendre de recul. Au fur et à mesure des chapitres, les contours de l’originalité de la mère vont se préciser. Lorraine Fouchet élabore de cette femme une photographie tantôt en noir et blanc, tantôt haute en couleur. Plus le portrait s’affine, plus les détails éclairent son tempérament et mieux nous la cernons avec ses qualités et ses défauts. Les fréquents retours en arrière sur le passé de cette mère fantasque permettent au lecteur de mieux comprendre ses multiples facettes et la complexité de ce personnage difficile à cataloguer tellement il est paradoxal. Tentons donc de l’approcher au plus près. Dans les premiers chapitres, nous revisitons sa jeunesse. Lise Madec est une jeune fille d’une beauté blonde à enjôler tous les cœurs, qui vit dans l’aisance et dans l’insouciance. Elle aime le risque, mais cette princesse rêve du Prince Charmant. Elle le rencontrera sous les traits d’un homme à la beauté ravageuse, grand séducteur, au passé militaire glorieux, jeune résistant, écrivain reconnu. « Je portais mes morts avec moi, mes trois frères, mes parents, mes camarades ». Axel Venoge, le père, sera fou d’elle et ne pourra jamais la satisfaire car au fond, il refuse de tout son être de la connaître vraiment. « Je rêvais de l’avoir dans mes bras, je l’aurai à mon bras. Elle m’a subjugué et fait perdre tout sens commun ».

Axel voulait des enfants. Pour lui plaire, Lise accédera à son désir. Elle aura un enfant. Cette mère désirait un fils, ou à la rigueur une fille qui serait son double parfait. Mais l’enfant qui vient au monde est fille. « Le caillou dans la chaussure ». Elle la nommera « Cerise », par dérision ou par déception. « Les cheveux de Cerise sont aussi noirs que ceux de sa mère sont blonds. La première est rondelette, la seconde filiforme. La voix de la fille est basse et rauque, celle de la mère haut perchée. A croire qu’elle a été échangée avec un autre bébé à la maternité ». Au fur et à mesure que cet enfant prend de l’âge, la mère réalise avec stupeur qu’elle est son opposé absolu. Sous sa docilité apparente, elle se révèle une rebelle. Lise Madec entretiendra avec sa fille des rapports épineux et antagonistes faits d’incompréhensions souvent féroces. Cerise sera enfant unique. Rôle difficile à endosser. C’est ce qui rend ce roman si fertile car il nous permet d’approcher tous les écueils des relations humaines.

Le père et les frères de la mère ont rejoint la France Libre. Le père de la mère, aviateur, meurt au combat. L’amie d’enfance de la mère s’appelle aussi Lise, mais son nom de famille doit être caché. On comprend qu’elle était juive. On ne saura jamais ce qu’elle est devenue. Nadine, le faire-valoir, l’amie et complice de la mère dans la clandestinité, rêve d’être grand reporter. Elle n’y parviendra pas. Elle sera arrêtée et déportée. Du côté du père, on peut aussi égrener une longue liste de disparus, famille et camarades de combats. Tant de morts ont décimé les deux familles. La guerre a terrassé tant de jeunes gens en plein vol. Gravés dans une mémoire douloureuse, tous ces chagrins dissimulés se répercutent sur la descendance et perforent les silences. Nous nous rendons compte que, même si chacun tente d’oublier, ces meurtrissures ressurgissent en filigrane à plusieurs reprises dans le récit des personnages, comme un palimpseste.

Alors, lorsque le père meurt brutalement quand Cerise aura dix-sept ans, la vie de la mère et de la fille bascule dans un face à face destructeur. Plus la mère prend de l’âge, plus son caractère se cuirasse. Elle ne supporte pas la solitude. Elle ne supporte pas l’abandon qu’elle considère comme une trahison. Cela provoque chez elle des sauts d’humeur constants. Plus elle vieillit, plus elle se durcit. Toute la vie de son entourage doit tourner autour d’elle. Elle se montre incapable d’être attentive à l’autre sauf à jouer un rôle de vedette qui enjôle tous ceux qui l’approchent. Alors, elle roule chaque personne qui se laisse prendre à ses pièges de séductrice. Le décalage est permanent entre son rapport à l’autre étranger et son approche des membres de sa famille. Sa fille, qui tente en vain d’être reconnue et aimée de sa mère, ne recevra que rebuffades. Mais dans ce monde policé, on sait se tenir et on se retient. Alors, la fille suit ces principes. La rancœur affleure mais n’éclate pas dans le lamento, ce ne serait pas convenable. Elle ne supporte plus que sa mère, vieillissante, se relâche sans pudeur, ni retenue dans les lieux publics. Cette mère est pourvue d’un inconscient à ciel ouvert. Tout ce qu’elle pense, elle le formule à voix haute sans se préoccuper un instant de la réception. Elle égraine des paroles assassines, énoncées, l’air de rien, avec un sourire gracieux. Elle possède l’art d’étouffer ceux qui l’aiment sous ses demandes d’amour incessantes et insistantes.

Pour retrouver la joie de vivre, la fille rompra avec cette mère toxique. Elle partira très loin au sud-ouest de l’Afrique. C’est en Namibie qu’elle trouvera la paix et le bonheur dans un Lodge au cœur du parc national de Sossusvlei. Elle y rencontrera un autre exilé et aussi une enfant du pays avec qui elle nouera des liens de tendresse et une proximité, ceux que sa mère n’a pas su ou pas pu lui offrir et qui lui ont tant manqué dans son enfance. Mais la séparation d’avec sa mère ne sera pas définitive. La maladie de celle-ci la contraindra au retour. Et ce sera l’occasion d’un sacré retournement de situation et de posture de l’une et de l’autre. Cerise, accompagnée d’une fidèle gouvernante, et de Ganaëlle, l’amie de toujours, deviendra la mère de sa mère. Celle qui exècre la vieillesse, qui la trouve insupportable, qui refuse de se savoir mortelle, qui refuse la mort de celui qu’elle a aimé, la preuve en est que jamais elle ne supportera qu’on lui adresse des lettres avec en en-tête « veuve Venoge », systématiquement elle les retournera à l’expéditeur. Elle redeviendra une petite fille capricieuse et exigeante, ravagée par la peur. Elle refusera de toutes ses forces la mort inévitable en se réfugiant dans la maladie comme ultime recours à la mélancolie quelle réussissait si bien à masquer auparavant sous une couche de durcissement.

Dans ce roman choral à trois voix, auxquelles vont s’ajouter en filigrane un observateur extérieur et de multiples silhouettes, Lorraine Fouchet varie les formes de son discours. Les dialogues sont de bout en bout incorporés dans des monologues intérieurs. Grâce à cette stratégie astucieuse, elle réussit à nous faire entendre la diversité des points de vue de chacun des personnages. Les voix, l’intonation, fluctuent, prennent des chemins discordants. Au fil des chapitres, chacun se dévoile, se complexifie et s’enrichit. Et nous en percevons, peu à peu, leurs facettes multiples. Nous découvrons avec émotion que les relations mère-fille se modifient subtilement au fil de l’avancée en âge.

L’auteur a trouvé un rythme, une scansion, des sonorités créant une dynamique haute en couleur qui bigarre son analyse. Elle joue une mélodie qui donne à sa langue un style chatoyant et singulier, surtout dans les dialogues, pratique dans laquelle elle excelle. Parfois elle accélère le mouvement, le précipite jusqu’à l’essoufflement, parfois elle le ralentit et ainsi s’autorise la flânerie. Elle déroule de longues descriptions pour préciser les tracés, les parcours, les contours d’un lieu pour en étreindre la beauté et en traduire l’atmosphère par des images picturales et des élans poétiques. Elle émaille son récit de références cinématographiques et musicales qui singularisent et caractérisent une époque. Avec un régal perceptible, elle nous fait arpenter Paris et la Bretagne qu’elle connaît bien, particulièrement l’île de Groix qu’elle chérit. Elle nous permet de pénétrer dans l’intimité de son ailleurs dans un dépaysement suprême. Elle nous autorise à partager son inconnu, qu’elle a découvert avec enthousiasme et qu’elle va adopter comme second abri protecteur. Elle va en faire de même avec les personnages et les situations. Au début du roman, elle grossit le trait jusqu’à la caricature, usant pour cela d’un humour décapant qui permet la distance, et de dévoiler ce qui se cache derrière les masques de la bienséance. Plus le récit avance, plus l’auteur adoucit son propos, le modère, jusqu’à adopter la bonhomie, l’attendrissement, l’indulgence, la tendresse et l’amour même.

Dans J’ai failli te manquer, Lorraine Fouchet jongle avec subtilité entre fiction et fragments de souvenirs inspirés de la réalité. Mais, pour le lecteur, peu importe le vrai et le faux, l’essentiel c’est que nous croyions à ce qui nous est conté et que nous nous laissions embarquer dans cette histoire de famille avec ivresse. C’est en cela que réside la qualité d’un roman.

Pour éteindre les douleurs de l’enfance et dissiper toute rancœur vis-à-vis de cette mère qui aurait pu lui interdire de vivre et de créer, Lorraine Fouchet choisit délibérément le roman. J’ai failli te manquerest une pure création. Il lui a fallu attendre la mort de celle-ci pour parvenir à déterminer la bonne distance que l’imaginaire lui autorise. Cela lui permet d’appréhender autrement cette femme, seul moyen pour elle de retrouver enfin la paix intérieure et d’être apte à poursuivre sa vie en toute liberté. Lorraine Fouchet réussit cet exploit de retrouver une cohérence dans l’incohérence du fonctionnement de sa mère.

Dans son essai publié en mai 2000 (Entre mère et fille, un ravage), Marie-Magdeleine Lessana explore, à travers plusieurs exemples de filles de personnages célèbres, « ce lien dont on ne peut venir à bout ». Elle conclut sur une note d’espoir qui, après la lecture du roman de Lorraine Fouchet, devrait nous amener à réfléchir : « … faire de sa solitude partenaire, c’est produire de singulières formes de liberté, inventer des savoir-faire en rupture avec les systèmes communs, dans l’érotique de minuscules trouvailles qui s’imposent au plus près du particulier. Disons que ces savoir-faire et ces trouvailles événementiels sont “plus forts que la mère” et peuvent être le ferment de nouvelles formes de liens… de nouveaux styles de vie… C’est une chance ». Dans J’ai failli te manquer, c’est ce que Lorraine Fouchet parvient astucieusement à nous faire entendre.

Commet vivre l’absence quand la présence a fait défaut ? Comment trouver le mot juste pour définir une relation nuisible ? Comment se dégager de l’emprise de l’enfance qui peut devenir une véritable prison mentale ? Comment réussir à s’émanciper lorsqu’on a été trop longtemps habituée à se soumettre ? Comment échapper à la malédiction maternelle pour réussir à se projeter dans l’avenir ? Comment se sentir plus forte, plus légère ? Comment restaurer une tapisserie déchirée ? Heureusement qu’elle a reçu reconnaissance et amour de son père. Cela l’a sûrement aidée à dépasser l’amertume, sentiment hautement toxique.

Cependant le lecteur attentif perçoit une certaine nostalgie qui court au long des pages. La perte de ce père adoré et adulé fait entendre la ritournelle obsédante de ce qui aurait pu être et qui n’a pas eu lieu. Elle court, en sourdine, à chaque fois que Cerise s’adresse à lui pour lui demander conseil. C’est lorsque la mère entre dans la grande vieillesse, qu’elle est atteinte d’une maladie irrémédiable et irréversible, qui ne peut que se détériorer, qu’un retournement absolu va inverser les rôles.

Si, dans la première partie du récit, la fille se montre docile, perméable, manipulable, avec le temps et un éloignement vers un pays lointain et tout à fait différent de son milieu d’origine, Cerise trouvera en elle les ressources nécessaires pour s’émanciper de cette emprise obsédante que la mère a exercée sur elle durant de si longues années.

Alors, Lorraine Fouchet fait glisser subtilement son roman vers l’onirique. Elle invente l’ardoise magique qui efface en Cerise les souvenirs de tensions, de rancœurs, de souffrance. Par la grâce du conte, elle va transformer cette mère ravageuse, qui en fait est toujours restée une femme-enfant, en un inoffensif jouet, une peluche douce au toucher avec qui elle va enfin pouvoir plaisanter, qu’elle va réussir à caresser et à prendre dans ses bras pour la bercer et se bercer dans le même mouvement. Alors que la voix était le moteur principal qui permettait à la mère d’exercer sa domination, le toucher devient le sens premier. La peur et la colère de Cerise sont exorcisées et l’attendrissement les remplace dans une complicité tactile et joyeuse retrouvée. Ce sera l’occasion de retrouvailles et d’une possible réconciliation avec cette mère au fond si fragile, d’effacer la funeste répétition.

Tout écrivain n’écrit-il pas toujours à partir d’une blessure première qui permet que se révèle en chaque créateur sa vérité intérieure qui sourd dans les échancrures de l’écriture romanesque ? Nous pourrions en cela multiplier les exemples qui courent au fil des siècles.

 

Pierrette Epsztein

 

Lorraine Fouchet, née en 1956 à Neuilly-sur-Seine, fille unique de Christian Fouchet, fait ses études primaires à Copenhague puis à l’Institut de La Tour, ses études secondaires au lycée La Folie Saint-James puis à Sainte-Marie de Neuilly. Son père décède d’un infarctus alors qu’elle a 17 ans et vient d’obtenir son baccalauréat. Inscrite en faculté de droit à Nanterre, à la mort de son père elle change d’orientation et s’inscrit en faculté de médecine au centre hospitalier universitaire Necker-Enfants malades. Elle a été pendant quinze ans médecin d’urgence au SAMU de Paris, à Europ Assistance, à SOS Médecins Paris, et médecin des Théâtres de Paris, avant de se consacrer à l’écriture. Elle est l’auteur de dix-huit romans, dont Les Couleurs de la vie (EHO, 2017), et Entre ciel et Lou (EHO, 2016), couronné notamment par le prix Ouest et le prix Bretagne. Elle partage sa vie entre les Yvelines et l’île de Groix dans le Morbihan. Elle est pour 2018, 2019 et 2020 présidente de la Commission LIR (Librairie Indépendante de référence) au CNL (Centre National du Livre).

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A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.