Italo Calvino, Romans en La Pléiade (par Laurent Fassin)
Édition d’Yves Hersant, textes traduits de l’italien par Yves Hersant, Christophe Mileschi, Martin Rueff et Roland Stragliati, bibliothèque de la Pléiade, Paris, éditions Gallimard, 2024.
Ecrivain(s): Italo Calvino Edition: La Pléiade Gallimard
Étroits sont les liens que réalisateurs et écrivains italiens entretiennent avec l’Histoire au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Italo Calvino ne se distingue pas en cela, lui qui a vu le jour en 1923 à Santiago de Las Vegas, à Cuba, et entrera sous le nom de « Santiago » dans la Résistance en rejoignant les Brigades communistes Garibaldi, groupe de partisans proches du parti, en 1944. Toutefois, ce n’est pas seulement l’Histoire, dont il est devenu l’un des témoins et acteurs, qui va guider ses pas ; mais bien plutôt la fiction : « L’attrait de la narration est une donnée première chez Calvino. Ce qu’il a révélé de son enfance, ce que l’on sait de ses lectures ou des premières pages qu’il a écrites l’atteste de toutes les manières possibles. Il a été fasciné par tout ce qui lui offrait le plaisir d’une histoire : livres d’images, films, récits.[1] »
Si « la résistance m’a mis au monde même comme écrivain [2]», déclarera-t-il au cours de sa carrière, un premier roman d’inspiration néo-réaliste, Le Sentier des nids d’araignée (1947), le voit délibérément prendre ses distances avec son existence propre. L’épreuve dont par chance il s’est tiré sain et sauf lui semble « pauvre, dérisoire », au regard de l’imagination qu’il sollicite aisément et dont il tire de vives satisfactions.
De celle-ci naîtra Pin, un adolescent qui se serait bien vu en héros. « Je commençais à comprendre », soulignera Calvino dans sa préface à l’édition définitive du livre, en 1964, « que plus un récit était objectif et anonyme, plus il était mien. » Ne tarissant pas d’éloges sur ce coup de maître, le lecteur pénétrant qu’était Cesare Pavese[3] évoquera « une fable des bois, formidable, bigarrée, ‘‘différente’’ ».
« Différente », Pavese l’avait vu aussitôt, cette façon d’appréhender l’écriture marque, selon Martin Rueff, l’un des plus fins connaisseurs de Calvino en France, un « désaccord avec l’idée contemporaine qui veut que la littérature soit une forme subjectivée du savoir qui vaudrait d’être assumée à la première personne. » Et d’ajouter : « Le ‘‘moi’’ fut-il ‘‘haïssable’’ pour Calvino ? Certainement, il n’était pas aimable […] la littérature [pour lui] est porteuse d’un savoir véritable, qui a sa place entre les sciences dites dures et les sciences humaines. Il était passionné des savoirs et des sciences. L’écrivain est celui qui a une capacité particulière d’articuler dans la langue des images qui vont produire un savoir, une nouvelle manière de regarder le monde.[4] »
C’est en renouant avec l’esprit des contes, des légendes et des fables qu’il goûtait dans ses jeunes années, mais également en exploitant la veine des récits fantastiques que l’auteur à succès de la trilogie Mes ancêtres, un titre donné a posteriori à l’ensemble que composent Le Vicomte pourfendu (1952), Le Baron perché (1957) et Le Chevalier inexistant (1959), manifestera son attachement aux classiques. Sa redécouverte de l’Arioste, commenté dans l’introduction qu’il envisageait pour l’édition en 1960 de cette trilogie, lui inspire quelques qualificatifs, « « limpide », « rieur », « incrédule », « insouciant », « si mystérieux et si habile à se dissimuler », lesquels pourraient aussi bien s’appliquer à son œuvre.
Au reste, de sa lecture amoureuse de trente-et-un chefs-d’œuvre de la littérature universelle (de L’Anabase de Xénophon à La vie mode d’emploi de Georges Perec, en passant par, entre autres joyaux, Les Sept Idoles de Nezâmi, les Deux Hussards de Léon Tostoï, Le Pavillon sur les dunes de Robert Louis Stevenson, L’Affreux Pastis de la rue des Merles de C.E. Gadda ou encore les Fictions de Jorge Luis Borges) découleront de sa part quatorze (pas moins !) définitions lumineuses, dont celle-ci : « Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.[5] »
« Le goût de l’expérimentation, le refus de se répéter, l’audace imaginative, l’esprit ludique aussi » auront en fait inlassablement conduit Calvino à s’inventer de nouvelles formes, souligne Yves Hersant grâce auquel les romans de cet homme qui avait songé durant l’adolescence « devenir un écrivain célèbre[6] » ont fait leur entrée dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade.
Le roman de transition qu’est Marcovaldo « ou les saisons en ville » (1963), d’abord historiettes parues en divers périodiques puis somme de vingt épisodes (quatre aventures par an, pendant cinq ans, à raison d’une par saison) va confirmer la réputation de conteur-né dont Calvino peut désormais se prévaloir auprès d’un large public. Venu de la campagne, le sieur Marcovaldo (au nom emprunté à un personnage secondaire de la littérature chevaleresque) est un ouvrier non qualifié qui s’est installé avec sa famille nombreuse en quelque grande ville du Nord. Le monde urbain, celui de l’Italie moderne, le pauvre n’y entend pas grand-chose. Confirmation en sera donnée par la manière dont le brave homme, jamais en panne d’initiatives, enchaînera les situations burlesques.
Le roman suivant, Le città invisibili (Les Villes invisibles), paru en 1972 chez l’éditeur Einaudi et dont Pasolini fait longuement l’éloge dans l’hebdomadaire Tempo, se présente comme une série de relations de voyages dont le Vénitien Marco Polo rend compte auprès du Mongol Kublai Khan, l’empereur des Tartares. « À cet empereur mélancolique, qui a compris que son pouvoir sans bornes compte bien peu alors que le monde tombe en ruine, un voyageur visionnaire fait le récit de villes impossibles », résumera le romancier lors d’une conférence qu’il prononcera à l’université Columbia, à New York, en mars 1983. Et de poursuivre : « […] j’ai écrit quelque chose comme un dernier poème d’amour pour les villes », « mon livre [s’ouvrant et se refermant] sur des images de villes heureuses qui ne cessent de prendre forme et de s’effacer, cachées par des villes malheureuses. » La virtuosité de celui qui sait infini l’univers de la littérature atteint là des sommets.
Depuis 1967, l’écrivain s’est installé à Paris. Sa famille et lui y demeureront treize années entrecoupées de fréquents séjours en Italie. C’est une période studieuse qui autorise bien des rapprochements avec les milieux universitaires et littéraires parisiens. D’un côté, ses préférences l’orientent en direction des « ‘‘adversaires’’ de la science » (Roland Barthes et ses disciples) tandis que, d’un autre côté, l’attirent chaque jour davantage les « foucades et cabrioles de langage et de la pensée » chères aux Oulipiens ̶ Raymond Queneau en tête, dont il a publié en 1967 chez Einaudi sa traduction du roman Les Fleurs bleues.
De fil en aiguille Calvino, invité d’honneur en 1972 d’une séance de l’Oulipo[7], exposera alors ses projets (Georges Perec posant quant à lui en cette occasion les premiers jalons de ce qui donnera naissance à La Vie mode d’emploi, qu’il publiera six ans plus tard). L’écrivain italien sera adoubé par les membres de ce joyeux cercle en même temps qu’Harry Mattews, quelques mois après.
En 1979, la publication chez Einaudi d’un septième roman, Se una notte d’inverno un viaggiatore (Si une nuit d’hiver un voyageur) marque, pour Calvino, l’aboutissement de la réflexion qu’il a conduite depuis des décennies sur « l’essence du romanesque ». Ce thème aurait dû donner lieu à un cycle de conférences[8] aux Etats-Unis, auxquelles il se préparait. À propos de Si une nuit d’hiver un voyageur il évoque ainsi « dix débuts de romans, développant des façons les plus diverses un noyau commun ». Son ouvrage se voulait donc un exemple (au même titre que La Vie mode d’emploi, fruit lui aussi parmi d’autres de multiples contraintes) de ce qu’il désigne par « hyper-roman » : comme la démonstration faite de la plasticité immensurable du genre romanesque ou encore « de la multiplicité potentielle des récits possibles […] ».
Le savoureux Palomar, dernier ouvrage que publie la maison d’édition Einaudi en 1983 (et ultime roman de son auteur mort à Sienne en 1985) n’affiche pas à première vue une telle ambition. Mount Palomar, l’observatoire astronomique californien est pour la circonstance devenu Monsieur Palomar, un nom qui désormais colle à la peau d’un personnage de fiction des plus attachants. Son histoire ? Par une dernière pirouette, celui qui l’a conçue la résumera en deux phrases : « Un homme se met en marche pour atteindre, pas à pas, la sagesse. Il n’est pas près d’arriver. [9]»
Croyons sur parole Italo Calvino, dont les livres ne finiront jamais de nous dire ce qu’ils ont à dire.
Laurent Fassin
[1] Jean Starobinski, Italo Calvino, « L’Allégement narratif », in La beauté du monde/La littérature et les arts (Paris, Gallimard, Quarto, 2016).
[2] Cité par Yves Hersant par suite d’un débat sur « La giovana narrativa », La Discussione, le 29 décembre 1957, et reproduit dans le Cahier de L’Herne (direction Christophe Mileschi et Martin Rueff, Paris, 2024).
[3] « Cesare Pavese, un de mes amis les plus chers, un écrivain que j’aimais au plus haut point, un maître auquel me lie une dette de gratitude infinie », écrira Calvino aux siens les 27/28 août 1950, juste après avoir appris que celui dont il ignorait qu’il tenait un journal, lequel paraîtra à titre posthume sous le titre Le Métier de vivre, venait de mettre fin à ses jours (in Italo Calvino, Le Métier d’écrire, correspondance (1940-1985), traduit de l’italien par Christophe Mileschi et Martin Rueff, édition établie par Martin Rueff, Paris Gallimard, 2023).
[4] Martin Rueff, propos recueillis par Anne Dujin et Zélie Harscouët et reproduits dans « Redécouvrir Italo Calvino » (in revue Esprit n°520, avril 2025).
[5] Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques (traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, préface par Philippe Sollers, Paris éditions du Seuil, 1984, 1993 et 1995 pour la préface).
[6] Lettre adressée par Italo Calvino à son ami de lycée Eugieno Scalfari, et datée du 21 novembre 1941 (in Le Métier d’écrire, opus cité).
[7] Pour mémoire, c’est dans son ouvrage intitulé bâtons, chiffres et lettres (Paris, Gallimard, 1965) que Raymond Queneau a récapitulé les intentions du groupe qui a pris le nom d’Ouvroir de Littérature Potentiel (d’où l’acronyme OU.LI.PO), fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lyonnais et lui-même. Les travaux de ce groupe, lequel au départ comprenait dix membres, visent dès l’origine à « proposer aux écrivains de nouvelles ‘’structures’’, de nature mathématique ou bien encore à inventer de nouveaux procédés artificiels ou mécaniques, contribuant à l’activité littéraire : des soutiens à l’inspiration, pour ainsi dire, ou bien encore, en quelque sorte, une aide à la créativité. »
[8] Comme le rappellera Esther Calvino, l’épouse de l’écrivain, en introduction aux Lezioni Americane, publiées à titre posthume en 1988 (Leçons américaines, « Aide mémoire pour le prochain millénaire », traduit de l’italien par Yves Hersant, Paris Gallimard, 1989), « le 6 juin 1984, Italo Calvino fut officiellement invité par l’Université Harvard à tenir les ‘‘Charles Eliot Norton Poetry Lectures’’ : un cycle de six conférences, réparties sur une année universitaire, qu’il aurait dû prononcer en 1985-1986 au siège de l’Université, à Cambridge dans le Massachusetts. » Ses idées organisées par thèmes (« Légèreté », « Rapidité », « Exactitude », « Visibilité », « Multiplicité », chaque thème autorisant des développements relatifs aux antonymes correspondants ; un sixième thème prévu mais manquant, aurait été celui de la « Cohérence ») reviennent, assorties d’exemples choisies et dans une version encore intermédiaire, sur les axes qu’aura privilégiés l’homme de lettres inventif et espiègle qu’il était.
[9] Italo Calvino, « J’avais une idée de créer deux personnages… » (En réponse à une enquête de la « New York Review of Books, mai 1983) - texte qui avec beaucoup d’autres fait du volume publié dans la collection de la Pléiade une somme captivante.
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