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Interstellar de Christopher Nolan : une réflexion sur les potentialités de la prière ?

Ecrit par Matthieu Gosztola 01.11.14 dans La Une CED, Les Dossiers, Côté écrans

Interstellar de Christopher Nolan : une réflexion sur les potentialités de la prière ?

Il y a dans Interstellar – le nouveau film de Christopher Nolan dont la première date de sortie est le 4 novembre, à Londres –, un moment fascinant. Et terriblement anodin. Mais c’est justement parce que ce moment n’a l’air de rien qu’il se révèle être si fascinant. Car il contient, à lui seul, une magnifique réflexion sur la prière que développe l’ensemble du film (et nous n’en dirons pas davantage, pour ne rien révéler de son contenu). Ce moment se passe au début. Et immédiatement passe, semblant fait pour être oublié. Dans la chambre de Murphy, il s’est produit quelque chose. Quelque chose d’étrange. De la poussière est répandue à terre, en un dessin d’une incompréhensible précision. Murphy regarde le spectacle. Son père (interprété par Matthew McConaughey) aussi. Ils sont immobiles. Il s’agit de comprendre. Le père prendra un cahier, un crayon, et la présence du cahier comme la façon qu’aura Matthew McConaughey d’incarner ses mains, dans leurs mouvements les plus imperceptibles, feront le lien avec la première saison de la série True Detective. Clin d’œil voulu de l’acteur ? Sans doute. Mais il est vrai que le soin absolu qu’a McConaughey envers la précision des mouvements de ses mains (dans leurs nuances et l’infime auquel ils donnent voix), pour porter son jeu, est l’une des caractéristiques de son travail, lequel soin est bien évidemment à mettre en relation avec la manière – stupéfiante – qu’il a de donner corps, sans recherche d’effet, et toujours avec une douceur folle, à la moindre inflexion de sa voix (voilà pourquoi regarder Interstellar en version française serait une hérésie).

Il y a un laconisme précieux de la précision chez McConaughey, et c’est peut-être – en partie – ce qui fait de lui un acteur aujourd’hui si talentueux. Quoi qu’il en soit, l’essentiel se joue ailleurs. Le grand-père arrive, et taquine son fils. Il s’agira de nettoyer tout ça, quand il aura fini de prier. Voilà. Tout est dit. Tout est là. Le père est immobile, à regarder. Bientôt, il va chercher à comprendre. Bientôt, il va écrire, dessiner. Il va opérer des calculs. Mais, pour l’instant, seul son regard parle. Il est seulement son attention. Uniquement ça. Son attention qui est une écoute de toute chose. De tout ce qui est survenu (et que le dessin de la poussière montre) et de tout ce qui peut survenir (ce que la poussière, dans l’étrangeté de son agencement, peut nous amener à comprendre…, ce qui fera naître une nouvelle réalité, laquelle nous deviendra immédiatement intime, car comprendre, c’est prendre avec soi). Si le grand-père plaisante, en réalité, il dit la vérité (et l’on reconnaît là la finesse de Nolan qui se méfie de toute rhétorique et préfère distiller l’essence même de son propos dans ce qui semble dévolu à la légèreté, à l’insignifiance même…). La prière, c’est bien cela, une attention envers tout ce qui est survenu et tout ce qui peut survenir. Un accueil profond des possibles. Qui finiront, tous, par advenir. Par nous parvenir. Par contribuer à tisser la substance même de notre vie. Ce que dit… en substance… la loi de… Murphy, bien sûr, telle qu’elle est plusieurs fois énoncée dans le film : « ce qui peut advenir finira toujours par advenir… » même si la véritable signification de cette loi tient davantage à cette assertion menaçante :« Anything that can go wrong, will go wrong ». La prière, c’est un accueil du passé, du présent, mais aussi du futur. Et un accueil qui puisse reconnaître la coexistence de ces différents temps, un accueil qui reconnaît, au présent, la façon qu’ils ont d’être ensemble, dans un ballet incessant et d’une ingéniosité folle, qui n’en finit pas de nous stupéfier. Et là est la théorie que développe – grâce à la narration flamboyante que lui offre le cinéma – Christopher Nolan en trois heures de temps. En partant d’une petite plaisanterie de rien du tout qui passera totalement inaperçue ? C’est certain.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com