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Impurs, David Vann

Ecrit par Yann Suty 19.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, USA, Gallmeister

Impurs, traduit (USA) Laura Derajinski 2013, 284 p. 23,10 €

Ecrivain(s): David Vann Edition: Gallmeister

Impurs, David Vann

 

Le dernier roman de David Vann débute à la manière d’un film d’horreur à la Evil Dead. Un groupe va passer un week-end dans une cabane isolée dans les bois. Contrairement à nombre de films d’horreur, ce n’est pas un groupe de copains qui part en week-end, mais une famille. Une famille que ses membres n’hésitent pas à qualifier de « white trash ».

« Est-ce qu’on est des white trash ? demanda-t-il. Je n’irai jamais à l’université, aucun de nous n’a un emploi et on vit dans les bois. Avant même de m’en rendre compte, je risque de coucher avec ma cousine ».

Et comme dans un film d’horreur, la famille se retrouve bientôt confrontée à une menace. Sauf que la menace n’est pas à l’extérieur, mais à l’intérieur. La menace est dans la famille. La menace est la famille elle-même.

David Vann avait déjà abordé la thématique de l’explosion de la cellule familiale dans ses deux précédents romans, Sukkwann Island et Désolations. Et comme dans ces deux premiers opus, on retrouve sa même capacité à faire monter la tension crescendo, par petites touches.

Galen, le personnage principal, a vingt deux ans. Dans l’incapacité de se payer des études, il vit toujours chez sa mère. Elle a fait de son fils une sorte d’époux. Il n’en peut plus de celle qui est capable de lui servir des friands à la saucisse alors qu’il est végétarien.

« Chaque jour, il avait le sentiment qu’il ne pouvait supporter un jour de plus, mais chaque jour il restait ».

« Au matin, Galen ne pouvait se débarrasser de la sensation que sa mère était l’ennemi. Qu’elle l’avait été durant toute sa vie, peut-être ».

Lors de leur expédition dans les bois, la mère et le fils sont accompagnés de la tante, qui prétend que la mère de Galen lui vole l’héritage qui lui revient de droit, ainsi que de sa fille Jennifer, dix-sept ans, qui n’aime rien tant qu’allumer Galen, dont elle moque la virginité à la moindre occasion.

Il y a enfin sa grand-mère, qui n’a plus tout à fait sa tête, perd la mémoire.

Trois générations de femmes donc et un jeune homme mal dans sa peau se retrouvent dans un lieu isolé. Avec chacun des reproches à adresser aux autres, un mal-être que chacun accuse l’autre d’avoir causé. Tous les éléments sont là pour que la situation dégénère. Et elle va dégénérer, bien sûr.

« Leurs conversations pouvaient passer de la banalité à la folie pure en quelques secondes ».

Et David Vann de s’amuser à mettre en place les éléments qui vont pousser les uns et les autres à bout, jusqu’à ce qu’aucun retour en arrière ne soit possible. Au passage, il s’amuse avec le lecteur (et avec ses nerfs), cédant quelques indices pour nous mettre sur une voie pour mieux nous tromper après.

« Il ne voulait prendre aucune de ces directions. Il voulait une troisième porte, mais c’était justement ce que la vie n’offrait jamais, et c’était peut-être aussi bien. C’est ainsi que l’on était poussé à l’affrontement, que l’on était obligé d’apprendre ses leçons ».

Mais le roman ne s’arrête pas dans cette cabane dans les bois. Comme dans Sukkwann Island, l’histoire est coupée en deux parties. Deux parties à l’ambiance cousine, une sorte de huis-clos en plein air, qui pourrait tout à fait être une pièce de théâtre tant l’action est concentrée et resserrée sur quelques heures et quelques personnages. Sans révéler ce qui se passe, la deuxième partie tend davantage vers l’abstraction. L’horreur esquissée dans la première partie se déploie pour de bon. Des mots, on passe aux actes. La folie l’emporte, ravage tout. Mais celle-ci a quelque chose de très rationnelle finalement, elle n’est que la conclusion logique d’années de frustrations et de déceptions.

 

Yann Suty

 


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A propos de l'écrivain

David Vann

 

David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée. Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40.000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain. Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 230.000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours. Il est également l’auteur de DésolationsImpurs et de sept autres livres pour certains encore inédits aux États-Unis. Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne tous les automnes la littérature (source Gallmeister).

 

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock