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Histoires diverses, Joaquim Maria Machado de Assis

Ecrit par Patryck Froissart 28.03.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Editions Classiques Garnier, Langue portugaise, Nouvelles

Histoires diverses, janvier 2018, trad., notes critiques, Saulo Neiva, 266 pages, 17 €

Ecrivain(s): Joaquim Maria Machado de Assis Edition: Editions Classiques Garnier

Histoires diverses, Joaquim Maria Machado de Assis

 

C’est une rencontre surprenante et passionnante avec un grand écrivain probablement méconnu en France que la lecture de seize de ses nouvelles traduites en français par Saulo Neiva et publiées dans la collection des Classiques Jaunes (Textes du monde) chez Garnier.

La tonalité des « histoires » est extrêmement variée :

– fantastique, avec un dénouement horrible à la Edgar Poe : La cartomancienne

– irréelle, troublante, dans ce récit du domaine de la vision nocturne, fortement théâtrale, dont le narrateur spectateur ne distingue plus les limites entre rêve et réalité : Entre Saints

– passionnelle, torturée, fiévreuse, en cette histoire d’un amour plus ou moins refoulé entre belle bourgeoise mature à principes de vertu et jeune domestique conscient d’être un ver de terre épris d’une étoile (on se remémore les premiers émois de Madame de Rénal face à l’amour que lui exprime le jeune Julien Sorel) : Les bras

On aurait dit que le sommeil donnait à l’adolescence d’Ignacio une expression plus accentuée, presque féminine, presque puérile. Un enfant ! se dit-elle dans cette langue sans paroles que nous avons en nous. Et cette idée calma l’ardeur de son sang, dissipa en partie le trouble de ses sens […] Elle le regarda lentement, sans se lasser de le voir, la tête inclinée, le bras tombant […] Elle s’inclinait, lui prenait une autre fois les mains, croisait les bras sur sa poitrine, jusqu’à ce que, s’inclinant davantage encore, bien davantage, ses lèvres épanouies posèrent un baiser sur sa bouche.

Ici le rêve coïncida avec la réalité…

– tourmentée, dans la narration de la vie de ce compositeur, qui aspire à créer, sous le regard des portraits accrochés dans son salon des Mozart, Beethoven, Bach, Gluck, Schumann et autres, une œuvre magistrale qui passera à la postérité et qui ne « réussit » qu’à produire des polkas à succès qui le rendent à la fois populaire par leur audience et malheureux par la conscience qu’il a de leur caractère béotien et éphémère : Un homme célèbre

– douloureusement nostalgique, en ce dialogue entre deux amis au sujet d’une longue liaison amoureuse qu’eut l’un d’eux jadis avec une dame adulée, « belle, riche, élégante et du meilleur monde», qui ne répondit à ses demandes en mariage et à ses aveux d’amour fou que par l’offre d’une amitié fidèle jusqu’à un dénouement déchirant : Désirée de tous

– sur le même ton, l’aventure de ce Brésilien qui, de retour d’un long exil parisien, se lance à la recherche de Mariana, avec qui il a eu une liaison avant son départ du pays… Les retrouvailles ne seront pas conformes à ses rêves… : Mariana

– idem, ce récit dont la principale protagoniste revit, dans l’aventure amoureuse adultérine qui bouleverse la vie de sa nièce, la relation de même nature qu’elle a connue dans sa jeunesse : Dona Paula

– glaçante, tout au long de cette relation triangulaire entre deux amis, l’un médecin et l’autre passionné par l’étude et l’observation de la souffrance pathologique, et l’épouse du second de qui le premier est amoureux : La cause secrète

– musicale et facétieuse, dans le déroulement de ce « Trio en la mineur », variation sur le thème du mari, de l’amant et de l’épouse qui commence par un adagio cantabile, se poursuit par un allegro ma non troppo suivi d’un allegro appassionato, et se termine par un menuet cauchemardesque

– provocatrice, sur cette révision du mythe adamique exposée par un des invités, un juge, lors d’un dîner bourgeois devant des convives bien-pensants : Adam et Eve

– émouvante, en cette mise en scène au dénouement inattendu d’un colonel irascible, tyrannique, insupportable et de son garde-malade qu’il tourmente à plaisir : L’infirmier

– lamentable, pitoyable, dans l’expression des désillusions de ce diplomate célibataire, quadragénaire, velléitaire, qui se voit Dom Juan dans ses rêves mais dont les tentatives maladroites de séduction ont toujours échoué, comme échouera celle par le biais de laquelle il meurt d’envie d’épouser la jeune Joaninha : Le diplomate

– didactique, dans la leçon de ce Conte d’école sur la découverte initiatique de la délation et de la corruption

– moraliste, dans cette fable ayant pour personnages une aiguille et une bobine de fil : Un apologue

– prophétique, en ce dialogue d’apocalypse entre Prométhée et le dernier homme vivant, Ahasverus, sur la planète dévastée : Vivre !

– poétique et allégorique, tout au cours de cette quête, dans la tête d’un chanoine, du substantif et de l’adjectif qui se cherchent pour former le couple lexical idéal : Le chanoine, ou la métaphysique du style

 

Dès les premiers textes, assurément, on sait qu’on vient d’entrer dans l’univers d’un grand de la littérature. On pense à du Tieck, puis à du Maupassant, puis on sent qu’on n’est pas loin de Poe, avant de se dire que ce pourrait être du Zweig, ou du Balzac, mais très vite on comprend qu’il y a de tout cela et que c’est aussi autre chose et davantage : et on découvre le style singulier, le talent évident, l’imagination remarquable, le don d’observation admirable, et, par-dessus tout, la faculté rare de narrer le réel (et l’imaginaire) et d’en tirer du sens ou d’en faire jaillir un questionnement, bref, l’écriture prenante, puissante, étonnamment classique et moderne à la fois, d’un Joaquim Maria Machado de Assis qu’on ne connaissait guère.

Il convient de saluer le remarquable travail du traducteur Saulo Neiva : introduction au recueil, présentation de l’auteur et de ses œuvres, et notes d’accompagnement, en un ensemble érudit qui permet de bien saisir les textes dans leur contexte.

On lira avec intérêt en annexe insérée à la fin du livre un texte d’Adrien Delpech, autre traducteur de Machado de Assis, rédigé en préface d’une autre édition, dont on peut retenir ceci :

Machado de Assis eut le rare bonheur d’être connu jeune et de mourir vieux. La consécration de son nom était un de ces faits contre lesquels les jeunes générations ne se rebellent plus […]. Ce fut un précurseur ou plutôt un écrivain d’exception…

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Joaquim Maria Machado de Assis

 

Joaquim Maria Machado de Assis, romancier brésilien (1839-1908), auteur d’une œuvre romanesque abondante où le pessimisme côtoie l’humour, et qui est considéré comme l’un des grands maîtres de la littérature brésilienne.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP).