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Histoire de ma vie, tome I, Casanova en La Pléiade

Ecrit par Matthieu Gosztola 24.10.13 dans La Pléiade Gallimard, La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Biographie

Histoire de ma vie, tome I, édition sous la direction de Marie-Françoise Luna avec la collaboration de Gérard Lahouati, Furio Luccichenti et Helmut Watzlawick, Bibliothèque de la Pléiade, n°132, 14 mars 2013, 1488 p

Ecrivain(s): Giacomo Casanova Edition: La Pléiade Gallimard

Histoire de ma vie, tome I, Casanova en La Pléiade

 

Qui était vraiment Casanova ? Cet homme se cache, au cours de sa vie tempétueuse, sous de multiples masques : « [v]énitien, beau parleur, imposteur, séducteur, homme de lettres »… Et s’il est, d’où qu’on le regarde, l’une des éminentes figures d’aventuriers « qui traversent le XVIIIe siècle », c’est également parce qu’il a conçu, envisagé, vécu l’écriture comme une aventure, dans la façon qu’il a eue de retranscrire et l’élan de sa vie et le luxe de détails qui en ont fait le goût ; un goût qui est saveur, tant il est vrai que Casanova apparaît, selon la formule de Zweig, comme l’homme « le plus vivant de tous les vivants ».

L’écriture, une aventure ? Et non des moindres. Jugez plutôt : « [v]oyageur infatigable, parfois pourchassé par la police, [Casanova] franchit les frontières, change d’apparence selon les circonstances, et même de nom »… Etc. (Etc.) Et c’est tout cela qui est retranscrit.

Mais l’écriture n’est pas aventure uniquement pour l’auteur parce que par le souvenir il est à même de revivre les aventures trépidantes ou pittoresques qui ont donné à son cœur chacun de ses battements. L’écriture se révèle aventure surtout dans son processus même. En effet, la « rédaction » de l’histoire de sa vie est vécue, par Casanova, comme une aventure le libérant de la sensation d’enfermement avec laquelle se confond le présent, son présent – au moment où il décide de se mettre à sa table de travail, et de passer ses journées à l’écriture d’un texte fleuve en lequel il cherche à se fondre, lui donnant fantasmatiquement ses contours, son sang, ses larmes, sa sueur. L’écriture n’est ainsi pas uniquement restitution de souvenirs mais embardée vécue vers le passé, réapproprié comme présent. À un moment où le présent « réel » devient étriqué. Et menace de faire flancher Casanova, qui se sent, à bien des égards, pris au piège.

Maintenant, en quoi cette nouvelle édition est-elle indispensable ? Édition dont le premier volume paraît aujourd’hui, qui regroupe les trois premiers tomes couvrant la période allant de 1725 à 1757 de Histoire de ma vie.

Le manuscrit autographe de ces mémoires, qui comporte quelque 3700 feuillets, a été acquis en 1821 par l’éditeur F.-A. Brockhaus, et est désormais conservé à la Bibliothèque nationale de France. Or, l’édition que nous offre aujourd’hui la Pléiade met à profit cette découverte, révélant pour la première fois le texte de Casanova dans sa composition originale, quand bien même celle-ci paraît parfois déroutante, du fait des tomes de longueur inégale, et du découpage qui s’effectue tantôt en chapitres, tantôt en fragments (ainsi, pour des raisons d’équilibre des volumes, aucune édition précédente n’a respecté l’organisation originale du manuscrit). En outre, est donné du texte une transcription parfaitement fidèle, la disposition et la ponctuation étant intégralement conservées. C’est la première fois que l’œuvre de Casanova, tellement malmenée par le passé, est donnée à voir, à lire, et à ressentir, telle qu’elle est, sans retouche. Et, puisqu’il n’y a pas même un soupçon de maquillage, sont conservés également, bien évidemment, les italianismes de Casanova dans leur intégralité.

Ces italianismes, c’est ce qui surprend de prime abord, à la lecture des mémoires. En effet, loin d’être le parfait styliste de la langue française que l’on pouvait imaginer, eu égard à ce que d’aucuns ont pu dire, Casanova écrit dans une langue française constamment teintée d’italien. Chose dont il a lui-même conscience, puisqu’il écrit par exemple dans sa préface de 1791 : « La langue française est la sœur bien-aimée de la mienne ; je l’habille souvent à l’italienne ; je la regarde, elle me semble plus jolie, elle me plaît davantage, et je me trouve content ». Casanova semble ainsi le maître de changements résultant uniquement d’un souci esthétique. En réalité, il n’en est rien, et cette constatation de l’auteur est par conséquent fallacieuse, Casanova avouant lui-même, ailleurs : « je n’ai jamais pu me défaire des tournures italiennes ; je les connais quand je les trouve dans les autres ; mais lorsqu’elles sortent de ma plume je ne les connais pas, et je suis sûr que je n’apprendrai jamais à les connaître ».

Les modifications que Casanova fait subir à la langue française résultent ainsi d’une méconnaissance partielle qu’il a de cette langue : si, à dix-neuf ans, entreprenant à Rome de faire carrière dans la chancellerie du cardinal Acquaviva, il reçoit l’ordre de prendre des leçons de français, langue qui, vue de Rome, était celle de la distinction, de la diplomatie et de l’intrigue, ce n’est qu’en 1750, lors de son premier séjour à Paris, qu’il se met sérieusement à l’étude du français, à raison de trois leçons par semaine, sous l’amicale tutelle de Claude Crébillon le père. « […] j’ai appris chez lui tout le français que je sais », nous confie Casanova. Et il faut prendre cet aveu au sérieux, car il semble que les années que passe par la suite Casanova en France ne changent pas grand-chose à cet état de fait, malgré sa probable naturalisation française en 1758-1759.

Aussi peut-on bien parler d’irrégularités, pour ce qui est des déformations, si minimes soit-elles (mais très nombreuses), avec lesquelles Casanova modifie le courant de la langue française. Et il est frappant de constater que la plupart des irrégularités linguistiques de Casanova relèvent de la syntaxe (il ne place pas toujours les articles selon l’usage ; il écrit comme en italien « la moitié moins », « être le maître de », « on est la dupe de part et d’autre » etc.).

Et ces maladresses, loin de rendre les mémoires poussives, les dotent d’une humanité qui est celle de son auteur. Nous touche cette singularité dans le style, singularité reliée directement au cœur de Casanova, et qui paraît ainsi, à de nombreux endroits, comme un mélange d’enfance, et d’émotion (celle qu’éprouve l’auteur à se souvenir). Nous touche cette singularité qui est un pied de nez offert à tout académisme, et qui ne freine jamais et l’élan du récit et celui de la langue, comme nous le montre bien l’extrait ci-dessous (emprunté aux pages 754 et 755 de notre édition) :

 

« L’après-dîner, je me mets en masque ; et à l’heure fixée je vais chez la comtesse qui m’attendait. Nous descendons, nous entrons dans une ample gondole à deux rames, nous arrivons au couvent des xxx, sans avoir parlé d’autre chose que du bel automne dont nous jouissions. Elle fait appeler M. M. de sa part. Ce nom m’étonne, car celle qui le portait était célèbre. Nous entrons dans un petit parloir ; et cinq minutes après, je vois paraître cette M. M., qui va droit à la grille, ouvre quatre carrés poussant un ressort, embrasse son amie, puis ferme de nouveau cette ingénieuse fenêtre. Ces quatre carrés composaient une ouverture de dix-huit pouces carrés. Tout homme de ma taille aurait pu y entrer. La comtesse s’assit vis-à-vis de la religieuse ; et moi de l’autre côté en position de pouvoir examiner tout à mon aise cette rare beauté de vingt-deux à vingt-trois ans. Je décide d’abord que ce devait être la même, dont C. C. m’avait fait l’éloge, celle qui l’aimait tendrement, et lui montrait la langue française.

L’admiration me tenant comme hors de moi-même, je n’ai rien entendu de tout ce qu’elles dirent. Pour ce qui me regarde, non seulement la religieuse ne m’adressa jamais la parole mais elle ne me daigna d’un seul regard. C’était une beauté accomplie, de la grande taille, blanche pliant au pâle, l’air noble décidé, et en même temps réservé, et timide, des grands yeux bleus, physionomie douce, et riante, belles lèvres humides de rosée qui laissaient voir deux râteliers superbes : la coiffure de religieuse ne me laissait pas voir des cheveux ; mais ou qu’elle en eût, ou qu’elle n’en eût pas, leur couleur devait être châtain clair : ses sourcils m’en assuraient ; mais ce que je trouvais d’admirable et surprenant était sa main avec son avant-bras que je voyais jusqu’au coude : on ne pouvait rien voir de plus parfait. On ne voyait point de veines, et au lieu de muscles je ne voyais que des fossettes. Malgré tout ceci, je ne me repentais pas d’avoir refusé les deux rendez-vous animés d’un souper que cette beauté divine m’avait offerts. Sûr d’en devenir possesseur en peu de jours, je jouissais du plaisir de lui faire l’hommage et de la désirer. Il me tardait de me voir seul avec elle à la grille, et il me semblait que j’aurais commis la plus grande des fautes si j’avais différé au-delà du lendemain à la rendre certaine que j’avais rendu à son mérite toute la justice qui lui était due. Elle fut toujours constante à ne jamais me regarder ; mais à la fin cela m’a plu ».

 

On retrouve, page après page, la force percussive du style de Casanova, la combustion qui en fait, à chaque phrase, la vie ; la vie et la combustion qui se confondent en tout point avec l’idiosyncrasie de l’auteur. Car il vivait (vivait sa vie, vivait la vie) sur ce versant-là, si intense, si vibrant, tellement cruel parfois, mais toujours enjoué jusque dans le désespoir, de l’émotion, conçue comme ne pouvant résulter que d’une rencontre charnelle avec l’autre. Rencontre éminemment charnelle même quand rien ne semble, à première vue, l’être. Car le regard même est, pour Casanova, charnel – comme nous venons de le voir. Voulant goûter à l’autre, incessamment, et s’approprier, le temps d’un instant, l’essence même de l’éclair de la joie, Casanova cherche à faire se dissoudre en lui la « part de divin » (toute la part) qui fait son chemin jusqu’au plus profond de nos cellules, les agençant ensemble, toutes ensemble, comme sont agencées ensemble les planètes, pour l’amour, pour son tournoiement.

Le lecteur est aidé, dans sa lecture, face aux italianismes et aux citations de langue étrangère insérées dans le texte, par des notes de bas de page proposant, à chaque fois que cela se révèle nécessaire, une traduction. L’usage de la Pléiade est d’ordinaire de déplacer ces notes en fin de volume. Mais l’on songe à la merveilleuse édition de Rabelais due à Mireille Huchon, qui procédait de la même manière (ou à l’édition des Essais de Montaigne due à Jean Balsamo, Catherine Magnien-Simonin et Michel Magnien), et on se dit que c’est la meilleure solution, permettant que la lecture ne soit à aucun moment brisée dans son élan – et l’on sait combien Casanova avait le souci du récit, voulait sans cesse relancer l’intérêt du lecteur, et faire en sorte qu’il ne s’ennuie pas une seule seconde.

D’où les repentirs de l’auteur, que laisse apparaître le manuscrit. « Une grande partie des corrections résulte d’une volonté d’amélioration stylistique, par la substitution de mots ou par des modifications syntaxiques ». Ces modifications syntaxiques visent, pour la plupart, à l’allégement de tournures lourdes : « me faire croire de vous-même différente de moi-même » devient par exemple « vous en imposer ».

L’on pourrait discuter de la nécessité qu’il y a, par contre, à faire figurer également en bas de page les principaux repentirs de Casanova, mais l’on comprend parfaitement l’intention des éditeurs : il s’agit de permettre que soit dénudée l’intention de l’auteur, et de faciliter ainsi la compréhension du texte, car les repentirs de Casanova, en portant témoignage de son travail d’écrivain, « livrent, parfois, le fond de sa pensée ».

On l’aura compris : cette édition, due principalement à Marie-Françoise Luna et à Gérard Lahouati, est en tout point excellente. Et il n’y a rien de surprenant à cela, si l’on se rappelle le parfait Casanova mémorialiste que Marie-Françoise Luna a fait paraître chez Champion dans la collection « Les Dix-huitièmes siècles » en 1998 et la brillante thèse de doctorat de Gérard Lahouati soutenue à Lille 3 en 1988 et ayant pour titre L’Idéal des Lumières dans l’« Histoire de ma vie » de Jacques Casanova de Seingalt (et disponible sur microfiches, grâce aux soins de l’ANRT).

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos de l'écrivain

Giacomo Casanova

 

Giacomo Casanova, né le 2 avril 1725 à Venise et mort le 4 juin 1798 à Dux, fut tour à tour violoniste, écrivain, magicien, espion, diplomate, bibliothécaire mais revendiquant toujours sa qualité de « Vénitien ». Il utilisa de nombreux pseudonymes, le plus fréquent étant le chevalier de Seingalt (prononcer Saint-Galle) ; il publia en français sous le nom de « Jacques Casanova de Seingalt ». De lui subsiste une œuvre littéraire abondante, mais Casanova est célèbre aujourd’hui comme aventurier et surtout comme l’homme qui fit de son nom le symbole de la séduction.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com