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Girl, Edna O’Brien (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest 04.11.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Iles britanniques, Roman, Sabine Wespieser

Girl, septembre 2019, trad. anglais, Aude de Saint Loup, Pierre-Emmanuel Dauzat, 256 pages, 21 €

Ecrivain(s): Edna O'Brien Edition: Sabine Wespieser

Girl, Edna O’Brien (par Marie du Crest)

 

Edna O’Brien est née en 1930 ; elle n’a cessé de bâtir une œuvre de romancière, de nouvelliste, de scénariste ou de dramaturge dont la figure tutélaire centrale est la fille. Les titres de sa trilogie en témoignent : The country girls, en 1960, The lonely girl, en 62, et Girls in their married bliss en 64. Son dernier texte introduit à nouveau cet « être romanesque » de manière épurée sans article ou définition précise, et pour nous lecteurs français, sans l’écran de la traduction à la différence de ceux de la trilogie qui eux ont été traduits. Girl, seule et livrée à elle-même aux confins du Nigéria. Un universitaire pourrait d’ailleurs dénombrer le nombre d’occurrences de ce mot et il constaterait qu’il revient sans cesse. « Girl » est l’une des « filles du Nord-Est du Nigéria » de la dédicace, « une des filles souillées » dans Les Troyennes d’Euripide, convoquées en seconde épigraphe et surtout, elle est la toute première phrase du roman en lettres capitales : J’ETAIS UNE FILLE AUTREFOIS, C’EST FINI.

Girl est la narratrice. Il est difficile de cerner exactement les mécanismes narratifs qui président à ce choix. Dans le texte, nous découvrons que Girl possède un journal intime sous la forme d’un carnet qu’elle cherche à tout prix à protéger mais il n’est pas cité ailleurs. S’agit-il d’un monologue intérieur ou d’un témoignage a postériori, d’une voix tragique ? En tout cas, l’écriture de l’auteure irlandaise et de cette narratrice fictive, dont on apprendra qu’elle se prénomme Maryam, s’entremêle. Le personnage fictif est nourri de l’enquête sur le terrain menée par l’écrivaine qui a rencontré certaines des jeunes filles enlevées par Boko Haram et qui ont pu rentrées saines et sauves. Dans les remerciements qui suivent le roman, Edna O’Brien cite des prénoms qui apparaissent dans sa fiction, comme Rebeka ou Abigail… Comme la romancière recueille au Nigéria des histoires et des témoignages, la narratrice Girl/Maryam introduit dans son récit principal des récits enchâssés telles l’histoire de sa compagne de calvaire, Buki ; celle de Madara, mariée de force. Plus loin encore dans le livre, elle rapportera les récits de Rebeka, d’Esaü, de l’anglais dans le taxi… Edna O’Brien définit son entreprise littéraire en ces mots : « mon unique méthode était de faire entendre leur imagination et leur voix par le truchement d’une seule fille particulièrement visionnaire ».

La matière romanesque est donc une affaire de filles, d’écolières, de collégiennes arrachées au sommeil dans leur école, par de faux soldats nigérians et en réalité par des djihadistes de Boko Haram qui sévissent dans le nord-est du pays depuis 2009. Les personnages féminins à la fois sont soumis à la violence dominatrice des hommes (les ravisseurs tortionnaires islamistes ; l’oncle hostile de Maryam), mais aussi capables de survivre au pire, en fuyant dans la forêt et capables de revenir dans la vie, malgré tout. Maryam, malgré les traumatismes physiques des viols, de la faim et malgré ses traumatismes psychiques (elle fait de nombreux cauchemars), retrouve une dignité de mère et de femme, grâce au soutien d’une religieuse franciscaine, Angelina. Maryam s’occupera d’enfants, la « sécurité » revenue.

Ce qui est au cœur du roman, c’est justement d’aller à l’essentiel de cette trajectoire féminine opprimée d’abord par des fous d’Allah, des pervers. Le roman est assez court et le nombre de pages restreint, consacré au rapt et à la séquestration dans le camp où se déroulent les pires atrocités, ne donne pas lieu à la moindre complaisance voyeuriste sur les exactions commises par les bourreaux. Maryam raconte que celui qu’elle doit épouser et qui est le père de son enfant, Babby, est lui aussi une victime de la Secte islamiste : c’est la misère qui l’a poussé à suivre ces hommes. Ensuite, elle est confrontée au rejet des siens, à son retour, qui voient en elle une menace d’autant qu’elle a eu un bébé avec un membre de la Secte. Sa mère et son oncle la rejettent ; une tante organise la séparation de Babby et de Maryam jusqu’à imaginer la mort de l’enfant. Elle finit par rompre sans doute définitivement avec sa famille. Les « filles du bush » sont maudites à jamais par ces villageois. Mais certaines survivront à toute cette horreur. Et ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si l’enfant de Maryam est une petite fille comme si la relève des vaillantes était assurée.

Par-delà cette dimension féminine/féministe, le roman d’Edna O’Brien s’inscrit dans une sphère purement littéraire en écho avec l’œuvre de Dickens, Les Grandes Espérances. En effet, un passage du roman anglais est lu dans Girl. Maryam, après sa fuite du camp qui a été attaqué par l’armée, est retrouvée par des bergers et ensuite conduite chez un commandant qui pour la « revigorer » lit un extrait du célèbre texte de Dickens (p.113). Roman lui aussi à la première personne, dont le narrateur Pip, de son enfance à la maturité, explore ses expériences sociales, sentimentales et toutes les bassesses et désillusions du monde, en frère lointain de la jeune Maryam.

Léon-Marc Lévy et Martine Petauton ont consacré des chroniques à deux œuvres d’Edna O’Brien auxquelles on peut se reporter.

 

Marie Du Crest

 

Chez le même éditeur, Crépuscule irlandais, 2010 ; Saints et pêcheurs, 2012 ; Fille de la campagne, 2013 ; Les petites chaises rouges, 2018.

 

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A propos de l'écrivain

Edna O'Brien

 

Edna O'Brien (née le 15 décembre 1930) est une romancière Irlandaise, également auteur de nouvelles. Son œuvre est souvent centrée sur les émotions intimes des femmes, sur leurs problèmes de relations aux hommes et à la société dans son ensemble. De par leur contenu (on y parle ouvertement de sexualité), ses romans contestent ouvertement l'ordre moral et familial de l'Irlande catholique et nationaliste, contribuant ainsi à alimenter ce que l'on a appelé le révisionnisme culturel irlandais.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.