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Gare à Lou !, Jean Teulé (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard le 12.04.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Gare à Lou !, Jean Teulé, Julliard, mars 2019, 182 pages, 19 €

Gare à Lou !, Jean Teulé (par Sandrine Ferron-Veillard)

Un dessin. Du noir et du blanc. Ça commence par un dessin. Un poisson. Une chambre d’enfant. Lou a douze ans.

Lou-Moaï Seigneur a une mère, une mère qui a un talent, Roberte fabrique des vasarbres en argile et rêve d’avoir son atelier de poterie.

Lou est toute puissante. Ce qu’elle désire se réalise.

Amusez-vous à la contrarier et vous serez engloutis sous cent quarante kilos de crottin.

La mère dort sur le canapé, dort dans le salon, le salon cuisine, fait ce qu’elle peut pour payer la pièce qui sert à tout, un deux-pièces pour elles deux. À payer en euros-yens. Lou a sa chambre, Lou voit le monde depuis son petit donjon. Elle vit Avenue du Bonheur, habite une tour appelée L’Immeuble de l’Incendie. Au deux-cent-soixante-treizième étage, appelé l’étage des indigents, sans majuscules. Écorche-cieux ou crève-yeux. Le conte n’a pas sa place ici. Entre réalité et magie, entrons plutôt chez Jean Teulé par les double-portes, les grincements comme autant de ricanements, en poussant des portes coupe-feu. Pour voir soudain se métamorphoser les papiers en fleurs, les larmes en mers, les cheveux en vagues. Voir toutes nos injures se matérialiser.

Imaginer un instant toutes nos pensées, là sous nos yeux, nos yeux tombés. Des boules roulant sur le sol. Et voir soudain nos cils, devant, se déplaçant comme autant d’araignées effrayantes. Nos cils tombés des yeux.

« Il hisse sa tasse de chagrin noir avec un voile de vague à l’âme qu’il déguste par petites lampées tout en observant fixement les passants des trottoirs. La serveuse tatouée de larmes fait la retape ».

C’est en quelque sorte l’exercice qu’il faut faire, pour aimer Jean Teulé. Se laisser porter sans rien attendre d’autre que ce flottement. Déconstruire sa propre perception du réel, de l’espace et de la forme. Du temps aussi. Aimer les mots double-fonds. Le Bar des Sanglots où la serveuse passe l’éponge. Sur les tables. Les âmes y prennent la poussière ou se rident davantage. Les clients sont inconsolables, boivent des inconsolables. Pas de nappes, il faut éviter les plis à la surface. Les boissons sont des chagrins noirs, des secousses de peines infinies. Des cratères, des gouffres, des puits, des abysses au fond tout ce que vous voulez. Tout ce qu’un livre peut contenir d’espoirs et de déceptions. D’explosions ou de réjouissances.

Un livre pour enfants de douze ans où cette fois-ci tout sera vrai, un livre pour adultes de plus de douze ans où cette fois-ci, promis, pas de gros-mots (enfin presque ! si, la moitié d’un !), pas de sexe. Avec des dessins, cinq vrais dessins en noir et blanc, avec tout le plaisir de retrouver la main de l’auteur. Les mots comme autant d’illustrations dynamiques. Les adultes ici sont englués dans des histoires de bulles, crient pour se faire entendre, tapent pour se faire comprendre, se débarrassent de leurs meubles qu’ils envoient « aux montres », font joujou avec des morceaux de plastique. Il ne faut pas croire, les adultes parlent aussi à leur peluche jaune à tête de vache, ont des tétines et croient aussi aux mythes. Ils ont le sentiment des choses. Ces mille choses qui n’existent pas.

Alors gare au loup !

Bien sûr.

Alors que feriez-vous si vous vous faisiez traiter de face de rongeur, de dents de lapin, de caca-prout, de carotte pourrie ? Si vous vous faisiez arracher votre sac. Si vous aviez le pouvoir de Lou ?

Lou a donc les dents comme celles d’un lapin, à propos qui est la petite fille sur la couverture du livre « tous droits réservés », saluons ici le travail de Frédéric Poincelet, l’illustration et son verso qui ne laisseront personne indifférent !

Vous couvririez votre agresseur de quoi ?

Lou a un don. Lorsqu’elle s’en prend aux pyramides d’Egypte, rêvant qu’elle leur fait faire des pointes (une mauvaise nuit, dira-t-elle, conséquence d’un repas trop lourd, un ragoût de saucisses a priori), Chéops, Khephren et Mykérinos, retournées sur la pointe, c’est drôle non, imaginez plutôt l’incident diplomatique. Ou lorsqu’elle demande que le palais présidentiel de son pays, c’est-à-dire une Boule à Neige (là le délire du dernier dirigeant, hypocondriaque et visiblement en très mauvaise santé), soit recouvert de roses, des centaines de roses, des milliers, des milliards de roses s’accrochent audit édifice. Jean Teulé a ce délire de rendre la scène absolument plausible, subitement réelle. Plantée dans notre cornée.

Lou est enlevée par le gouvernement, devenue visible, devenue désormais une arme d’état, un armement précieux. Gardée par trois adultes. Et pas des moindres, semble-t-il, trois experts dans l’art du combat et du déplacement des éléments. Ils lui enseignent les armes, leur histoire, leur maniement, leur culture. En somme ce qui s’apprend dans les livres d’histoire. Or quand les adultes perdent leur jouet favori, ils deviennent des montres. Ils crient, ils jettent au sol, créent beaucoup de désordre. Et quand Lou hurle, balance tout sur son passage, elle gère en quelque sorte assez mal ses émotions (à douze ans, son cortex préfrontal en charge de cette fonction n’a pas terminé son développement !).

Les trois adultes craquent. Dommage pour eux. Ils ont peur des enfants. Ils ont peur du noir, ils ont peur des sorciers.

Ce que les enfants déclenchent, puisent, révèlent.

Eux savent que les mots peuvent transformer une personne en lapin. Faire tomber toutes les dents. Mettre les yeux à la place de la bouche et la bouche à la place des yeux. Ils savent que la magie vit. À l’instar des idées lorsqu’elles tombent du ciel, un sujet de livre par exemple ou une rencontre ou les deux.

Ça se gâte juste un peu à l’adolescence, les supers pouvoirs ne fonctionnent plus aussi bien qu’auparavant, la machine s’emballe, elle se grippe. Il faudra au moins une vie d’adulte actif pour acquérir autant de nouveaux pouvoirs. Vie et pouvoir. Pouvoir poétique. Pouvoir de l’humour. Pouvoir de l’image. Pouvoir des couleurs que Jean Teulé use avec parcimonie, le jaune, l’orange, le rose, l’outremer, juste quelques points pour donner un peu de contour au réel. Pouvoir de l’enfance. Pouvoir de l’adolescence, ses décharges infernales, cette redoutable arme qui cisaille le corps, déplie l’esprit, renouvelle l’être. Pouvoir des sens.

Vous n’échapperez pas à la recette des saucisses d’antilope domestiquée. À vos faitouts, en lave, page 140 ! Régalez-vous ! D’abord, les ingrédients ! Deux oignons bleus, de la farine de blé ayant poussé sur un astéroïde et trois grains de café ayant grillé sur l’Étoile du Berger, précisément l’ingrédient minuscule. L’ingrédient magique qui offre à la recette son excellence. Ce plat de l’enfance préparé par la mère, que personne d’autre ne refera jamais ainsi, que jamais palais ne retrouvera.

Puisque les ingrédients sont uniques.

Une très jolie lecture.

Hormis peut-être un léger manque, un manque de souffle ou de densité, un détail minuscule qui nous manque, nous laisse comme flottant et indécis… À moins que ce ne soit l’oubli des trois grains de café ?

 

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

 

Jean Teulé a publié dix-huit romans, tous chez Julliard, parmi lesquels : Je, François Villon (prix du Récit biographique), Le Montespan (prix Maison de la Presse et grand prix Palatine du roman historique), Le Magasin des suicides (traduit en dix-neuf langues et adapté en 2012 par Patrice Leconte), Darling (également porté à l’écran avec Marina Foïs et Guillaume Canet), Mangez-le si vous voulez et Charly 9 (tous deux adaptés au théâtre), Les Lois de la gravité (adapté au cinéma en 2013 sous le titre Arrêtez-moi ! et joué au théâtre Hébertot), Fleur de tonnerre (dont l’adaptation cinématographique est sortie en salles en 2016).

 

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A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.