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Fugue)s(, Walid Hajar

Ecrit par Patryck Froissart 19.12.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Ipagination

Fugue)s(, 20 novembre 2013, 288 pages, version numérique : 6,99 €

Ecrivain(s): Walid Hajar Edition: Ipagination

Fugue)s(, Walid Hajar

 

Lisa Elatre-Levy, de père antillais, de mère polonaise ashkénaze, rêve de « réussir », de sortir de la banlieue, de gravir les échelons, refuse « le système » de la reproduction générationnelle définie par Bourdieu, et rejette la perspective de connaître la vie médiocre qu’ont vécue ses parents.

Fugue.

David, amant de Lisa, rêve de faire avec elle son alya… et le réalisera sans elle…

Fugue.

Salem Bensayah, fils d’immigrés nord-africains, bac+5, rêve d’échapper à la discrimination à l’emploi que lui vaut son nom arabe. Et quand la réussite est là, que l’avenir professionnel s’annonce financièrement brillant…

Fugue.

« Mes beaux diplômes et mes stages à n’en plus finir devaient m’ouvrir grand les portes des plus beaux fleurons de l’industrie française… »

Malek, frère de Salem, cherche sa place dans le puzzle aux formes fuyantes d’une improbable insertion dans une société française ingrate, rêve pendant quelque temps de djihad, fréquente les barbus, disparaît pour d’obscures missions humanitaires, sur lesquelles s’interroge Salem.

Fugue.

« Au fond nous n’avions jamais vraiment su où tu avais été et qui tu avais vu lors de ton séjour en terre musulmane… »

Matthieu Vincent rêve d’écrire. En attendant de tracer la première lettre du premier mot de la première page de son premier roman, il se complaît dans son personnage dilettante d’écrivain du dimanche tout en effectuant à contre gré son horaire quotidien de répondeur en centre d’appel aux côtés de Djibril, son collègue, ami, et confident. Il refuse toute promotion et crache sur la conception contemporaine de la réussite professionnelle. Et quand un manuscrit qu’il a enfin pu écrire est retenu par un éditeur…

Fugue.

« Je m’étais promis de changer : je trouverais un vrai boulot, je ferais des abdos, j’aimerais Sarko… »

« Alors je prends ma veste et je m’en vais. Et je m’en vais quelque part, nulle part, je ne sais plus. Autre part, au moins. Je fugue ».

Ronnie Elatre-Levy, le frère de Lisa, l’ami, le presque jumeau de Malek jusqu’à la mort de ce dernier, traîne en terminale dans un lycée de banlieue et rêve, au grand dam de son aînée, de devenir chanteur de rap, tout en refusant « le système » de l’édition musicale.

Fugue.

Céline de Verrières, étudiante à Versailles, quelque peu en rébellion contre sa famille petite-bourgeoise, vit en pension à Paris chez Mme Diamanka, vit une liaison passionnelle avec Matthieu, se retrouve enceinte, refuse sa grossesse, puis l’accepte, la cache à son amant, qu’elle fuit…

Fugue.

Rêve, rêve, rêve… Fugue, fugue, fugue…

L’auteur est un marionnettiste doublé d’un programmeur minutieux, qui règle les déplacements, les itinéraires, les rencontres, les croisements sur la foi d’un leitmotiv :

« Dans la vie, tout est une question de timing ».

Le destin de tout un chacun peut basculer, ne cesse-t-il de répéter. Il s’en faut d’un jour, d’une heure, d’une minute…

Mektoub ?

Quelques événements historiquement réels, avérés, ou fictionnels, importants ou anodins, sont les pivots narratifs autour de quoi tournent aléatoirement les personnages en un carrousel tragique, des points de jonction où ils se trouvent et se perdent, de faux repères où les pistes s’embrouillent :

– la mort, à Clichy, le 27 octobre 2005, de Zyed et Bouna, deux adolescents électrocutés alors qu’ils étaient poursuivis par des policiers

– un sanglant attentat terroriste que l’auteur situe le 1er novembre 2004 à la Gare du Nord, faisant 334 morts, dont un des personnages du roman

– une rencontre à la laverie…

Le roman de Walid Hajar est incontestablement celui d’une génération perdue, née dans les années 80, propulsée dans un XXIe siècle où n’existent plus les grandes idéologies structurantes du siècle précédent, ballottée dans un monde sans repères, sans certitudes, sans panneaux indicateurs, où toute recherche de sens semble aboutir au non-sens, une génération en errance, en déshérence et en désespérance dans une France fragmentée qui traite ses enfants en fonction des origines de leurs parents et grands-parents.

Un grand roman, lucide, qui laisse un goût de cendre. Un premier roman. Un coup de maître.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Walid Hajar

 

Walid Hajar, 32 ans, est né en région parisienne. Son parcours personnel l’a conduit dans une odyssée involontaire au sein des mille microcosmes composant la société française et qui lui ont inspiré les personnages de Fugue)s(. Une odyssée qui s’est poursuivie aux Etats-Unis et en Amérique Latine où il a vécu cinq ans. Nourri de littérature française et de séries américaines, influencé dans son phrasé par le hip-hop, ce diplômé de Sup de Co Reims, polyglotte, est avant tout un « enfant du web ». Primé en 2007 par le Prix Littéraire des Grandes Ecoles pour son recueil de nouvelles, Chaises Musicales (non publié), il lance fin 2012 un projet transmedia novateur pour trouver un éditeur. Les réseaux sociaux lui permettent de rencontrer iPagination qui publie son premier roman, Fugue)s(.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.