François Rouan. Autour de l’empreinte (par Yasmina Mahdi)
François Rouan. Autour de l’empreinte, contributeurs, François Rouan, Sylvie Ramond, Isabelle-Monod-Fontaine, Pierre Wat, Éric Pagliano, Killian Pauline, 192 p., 22,5 x 24,7 cm, éd. Skira, juin 2025, 39 €

Tache, trait, stigmate
Le bel ouvrage, François Rouan. Autour de l’empreinte, édité à l’occasion de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Lyon du 30 mai au 21 septembre 2025 du dessinateur, photographe et cinéaste, né en 1943 à Montpellier, présente 180 reproductions de qualité. Ses œuvres figurent dans de grandes collections publiques, et depuis 2024, six expositions lui ont été consacrées en France et à l’étranger.
François Rouan « tresse » (selon son expression) ses tableaux à partir de chefs-d’œuvre référents - Nicolas Poussin, Masaccio, Piero della Francesca -, une trame bien à lui, issue de l’école du regard extérieur lié à la recherche intérieure. Killian Rauline dresse le parcours de l’artiste depuis ses études aux Beaux-Arts de Paris et sa découverte d’Ambrogio Lorenzetti, le peintre siennois. Rouan s’inspire également d’artistes plus contemporains, comme Simon Hantaï, Paul Klee et Lucio Fontana. Ce qu’il appelle « son travail à l’aveugle [qui] ouvre à la non-maîtrise et au hasard ». Donc, une pratique en palimpseste, en raccord, en juxtaposition.
Pour Odalisque Flandre 9, il ne reste que de vagues empreintes, proches des figures anthropométriques d’Yves Klein. François Rouan appartient à une certaine génération, car né durant la seconde guerre mondiale où l’art est déjà marqué par une rupture esthétique et philosophique. De larges extraits de ses notes contribuent à expliquer sa démarche plastique, joints aux analyses des conservateurs et historiens de l’art. Les « lambeaux », « d’étranges fleurs maladives » [Pierre Wat], façonnent la peinture de Rouan, assemblage de fragments, de traces et d’effacement dans « le quadrillage orthogonal du tressage » [Wat]. Même si Rouan ne semble pas croire « à l’art qui sauve et répare » [idem], néanmoins, il construit des architectures de villes antiques, des fortifications, des corps suspendus, des motifs floraux, à l’aide de damiers, de lignes, de quadrillages ; la représentation d’une géométrie personnelle qui n’exclut pas la poétique d’un certain lyrisme.
Et soudain, le regard devient aveugle, se transforme en un regard incertain, un « regard contrarié », sans doute à cause « des référents hétérogènes », d’un assemblage d’éléments de nature, de répartition et de fonction différents. À des séquences, des morcellements, « des fragments de corps féminins en surimpression » se mêle le « tragique de l’histoire, lequel traverse tout l’œuvre de Rouan » [François-René Martin]. Isabelle Monod-Fontaine parle de « travaux en série, ou plutôt en rhizome » et « d’une même obsession ». Parfois, le motif ressemble à de l’art aborigène. Dans la série Bûche/Brasier/Ruine/Stücke de peintures à la cire et collages, l’on distingue les baraquements des camps de concentration. Un Christ est couché, crucifié, à l’horizontale, et l’on décèle une empreinte de main noircie, brûlée, dans une flaque de sang.
Rouan écrase les formes, les aplatit en coroles, en « coquilles ». Des chutes de corps sur une paroi lisse, l’éclatement des chairs, des stigmates de la guerre sont autant de signes indiciels provenant des traces terribles de l’Histoire. D’ailleurs, l’artiste le précise lui-même : « le signe est usé jusqu’à la mort au jeu des métamorphoses ». L’on saisit, ici, un écorché, des seins, là, un pendu, des membres tronqués, écrasés. Le graphisme est élaboré, le tracé complexe, à l’encre de Chine, à la mine de plomb, accompagné de jus, de taches, de lavis et de rehauts de peinture. Des paysages chinois émergent, des monstres aussi. Les notes de Rouan éclairent le sujet peint. Le tressage rappelle la calligraphie, le losange les mosaïques arabo-musulmanes, comme les faces des minarets comportant des rangées de losanges.
La palette de François Rouan s’agrémente, selon les thèmes, d’or, de terre de Sienne, de rose orangé, de mauve, de pourpre, de vert olive (en plus du rouge, du noir, du bleu, de l’ocre). La matière est noble : poudre de marbre, gravure, huile, cire.
L’avant-propos du livre est de François Rouan, les textes introductifs de Sylvie Ramond, d’Isabelle Monod-Fontaine ; les Essais de Pierre Wat, d’Éric Pagliano et de Killian Rauline. L’exposition François Rouan. Autour de l’empreinte est présentée au Musée des Beaux-Arts de Lyon du 30 mai au 21 septembre 2025.
Yasmina Mahdi
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