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Forêt obscure, Nicole Krauss (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 13.09.18 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, L'Olivier (Seuil), La rentrée littéraire, Critiques, Roman, USA

Forêt obscure (Forest Dark), août 2018, trad. américain Paule Guivarch, 282 pages, 23 €

Ecrivain(s): Nicole Krauss Edition: L'Olivier (Seuil)

Forêt obscure, Nicole Krauss (par Léon-Marc Levy)

Nicole Krauss est de retour. Elle est de ces écrivains qui ont choisi la rigueur, l’exigence de la littérature. Ce roman est fascinant, bâti autour de deux personnages insaisissables, en quête d’une impossible et évanescente identité. La narration alterne les pistes, celle de Epstein, vieil homme « perdu » – au sens propre du terme, il a disparu de sa résidence à Tel Aviv – et Nicole, la narratrice des chapitres qui lui sont dédiés, dans laquelle Nicole Krauss semble avoir mis beaucoup d’elle-même, jusqu’à son prénom. Ces deux personnages, qui ne se connaissent pas, ont dès le début quelque chose en commun : leurs allers-retours entre leurs résidences, New-York et Tel Aviv.

Tel Aviv, d’une présence puissante tout au long du roman, avec ses personnages étranges, souvent un peu fous, ses rabbins savants et drôles, ses habitants pleins de vie malgré la menace permanente de la mort qui guette sous la forme des missiles lancés régulièrement de Gaza. Et, dans Tel Aviv, se dresse un personnage-clé du roman : l’Hôtel Hilton, une masse de béton de style brutaliste, hideux mais toujours empli de touristes du monde entier car au bord de la Méditerranée et de ses plus belles plages. L’Hôtel Hilton, tellement central dans ce récit que nous avons droit à trois photos en noir et blanc du bâtiment, l’Hôtel Hilton, ses rencontres improbables et ses secrets. Le Hilton de Tel Aviv, objet d’obsession pour Nicole :

« Le Hilton opéra en moi une sorte de verrouillage et pendant plusieurs mois il occupa presque toutes mes pensées quand je m’asseyais pour écrire. Jour après jour, je me présentais consciencieusement à mon bureau – me présentais, en quelque sorte, au Hilton de Tel Aviv. Au début je trouvais ça intéressant : peut-être y avait-il là quelque chose à creuser ? Puis, quand je m’aperçus que non, cela devint épuisant. Et pour finir, tout à fait affolant. L’hôtel refusait de disparaître, sans que je puisse en tirer quoi que ce soit ».

Deux routes, celle d’Epstein personnage absent à lui-même, erratique, et celle de Nicole (narratrice, auteure ?), femme et écrivain inquiète et en quête. De quoi ? Sûrement d’une certitude identitaire. Tous deux, à Tel Aviv, vont faire d’étonnantes rencontres.

Epstein est abordé par un curieux Rabbin, visiblement intéressé par les dons qu’il pourrait faire à un projet de film pharaonique. Epstein, fascinant personnage en voie d’effacement au sens matériel du terme : il dilapide son immense fortune on ne sait pourquoi, juste pour effacer une part de lui-même.

Nicole, elle, rencontre un non moins étrange professeur, Friedman, qui en veut, lui, à son talent d’écrivain pour écrire sur Kafka. Kafka. Franz. Son ombre plane de bout en bout sur ce livre, depuis l’épigraphe « La mise au ban du Paradis est, dans sa majeure partie, éternelle : donc la mise au ban du Paradis est certes définitive et la vie dans ce monde inévitable, mais l’éternité du processus rend tout de même possible que non seulement nous puissions être au Paradis en permanence mais qu’en plus nous y soyons effectivement en permanence, indifférent du fait que nous le sachions ici ou pas » (Les aphorismes de Zürau, Franz Kafka), jusqu’à l’aventure hallucinante et hallucinée de Nicole, sur les traces de la vie de Kafka APRÈS 1924, en Palestine. Vous avez bien lu, après sa mort officielle de tuberculose, et son enterrement du 11 juin 1924 au nouveau cimetière juif de Prague. Friedman conduit Nicole sur les lieux où Kafka a « vécu » en Israël, où il a écrit une suite à son œuvre et où ces écrits restent dans un lieu que Friedman connaît et qu’il veut faire partager à Nicole.

Rien dans cet étrange voyage à Tel Aviv n’est fait pour rassurer Nicole sur son équilibre. Elle, qui fait ce voyage après avoir vécu un étrange phénomène : celui de sentir que l’on est chez déjà chez soi, alors qu’on arrive à peine à la porte de sa demeure. Unheimliche dit Freud, l’étrange familiarité.

« Parmi les circonstances susceptibles d’engendrer une sensation d’étrangeté, la première que cite Freud est l’idée du double. Subitement, je me rappelai ce qui s’était produit six mois plus tôt en arrivant chez moi, quand j’avais eu l’impression d’être déjà là, expérience à l’origine de l’enchaînement d’idées qui m’avait emmenée ici, au Hilton ».

Rien, pas même cette histoire qu’elle a lue sur le net avant de quitter New York, et qui dit qu’un homme s’est jeté dans le vide depuis une terrasse du Hilton, à Tel Aviv.

Deux personnages perdus sur des chemins parallèles. Des parallèles se rencontrent-elles parfois ? Peut-être, en toute fin de compte. En toute fin de mots.

Forêt obscure est un superbe moment de littérature, magistralement traduit par Paule Guivarch. De cette littérature qui n’a d’autre objet que la question de la littérature. Admirable.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

Nicole Krauss

Nicole Krauss est une romancière américaine née en 1974 à New York et auteur de l'Histoire de l'amour.

 


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil