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Fille de la campagne, Edna O'Brien

Ecrit par Léon-Marc Levy 25.06.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Iles britanniques, Biographie, Récits, Sabine Wespieser

Fille de la campagne - mémoires (Country Girl) Trad. Anglais (Irlande) Pierre-Emmanuel Dauzat mars 2013. 474 p. 25 €

Ecrivain(s): Edna O'Brien Edition: Sabine Wespieser

Fille de la campagne, Edna O'Brien

 

Le titre de ce livre révèle déjà l’une de ses dimensions fondatrices : l’ironie. C’est le sceau de ce merveilleux livre de mémoires. De fait le titre du livre (Fille de la campagne/Country Girl) est en lui-même doublement ironique : - d’une part parce qu’il reprend presque à la lettre le titre de la grande œuvre initiale d’Edna O’Brien (Les Filles de la Campagne/ Country Girls) alors que les deux livres sont aussi éloignés que possible et par leur forme et par leur style. - D’autre part parce que dans ce titre (déjà) Edna O’Brien s’amuse de nous ! Si on attend l’histoire d’une pastorale irlandaise, d’une femme un peu bouseuse, provinciale, rustique, pataude eh bien sachez que ce livre est en fait une véritable biographie d’une mondaine des lettres, avec une dimension « literary people » éberluante.

Rendez-vous compte : on va croiser, sur les pas de cette « Wild Goose »* qu’est Mrs O’Brien, rien moins que le gratin de la littérature et du cinéma du milieu du XXème siècle. Il serait très difficile de faire ici la liste des invités (invités dans tous les sens du terme, aussi bien de ce livre que dans la vie car tous dînaient chez Edna O’Brien dans son séjour de Putney ou l’invitaient à dîner avec eux).

Dans tous les cas, d’une manière plutôt inattendue de la part de la « doyenne » de la littérature irlandaise, l’écrivaine montre dans ces mémoires une facette plus légère, presque de « femme facile », elle dont la mère disait autrefois qu’ « elle était l’enfant la plus laide qu’on n’ait jamais vue » !

« J’étais une enfant affreuse, tellement affreuse que quand Ger McNamara, fils du couple qui habitait notre pavillon et capitaine dans l’armée irlandaise, vint me féliciter, ma mère répondit que j’étais trop moche pour me montrer et me tint donc cachée sous l’édredon rouge en point de chausson. »

L’enfance est rurale, irlandaise. Entre une mère névrosée et un père fantasque, alcoolique, brutal.

« Dans cette salle à manger, un jour, ma mère et moi avons échappé de justesse à la mort. Mon père y était entré avec une bouteille de whiskey et un revolver (…). Là, il jura de tous nous massacrer, nous et les familles de la route qui lui avaient refusé à boire, et on finit par appeler le sergent, qui s’efforça de la raisonner. »

Une des grandes dates de sa vie, est la découverte de James Joyce et de son œuvre. La rencontre littéraire se fait à travers un petit livre de T. S. Eliot « Introducing James Joyce ». C’est la révélation et Joyce ne quittera plus jamais son imaginaire d’écrivain.

« Je l’achetai quatre pence et l’emportai partout avec moi, y compris aux cours de pharmacie, de manière à pouvoir le lire à volonté et en recopier les phrases, si lumineuses et labyrinthiques »

 

La petite fille « laide » est devenue une très belle dame (toutes les photos en témoignent) et après son départ d’Irlande et son installation à Londres, elle va mener la vie d’une mondaine confirmée qui reçoit des célébrités dans sa maison de Deodar Road à Putney. Les noms tourbillonnent : Marianne Faithfull, Roger Vadim, Jane Fonda. Pas de vrais amis, des comètes qui traversent ses soirées. John Huston, Sean Connery … Elle est éblouissante et éblouie. Elle ne sera vraiment amie qu’avec Jackie Onassis pendant dix ans à New York.

Elle couche avec Robert Mitchum, manque (tout juste) de coucher avec Marlon Brando (« Je ne voulais pas coucher mais parler avec lui. »), accueille le jeune Paul McCartney dans la chambre de ses enfants où il improvise un air sur une guitare qui traîne.

 

 

 

« O, Edna O’Brien,

Elle ment pas,

Ecoute bien

Ce que voilà,

Car Edna O’Brien

Que t’aies peur

Que tu pleures,

Hé,

Elle chasse ton chagrin. »

Marguerite Duras, lors d’un accès de fièvre d’Edna O’Brien, va lui acheter des suppositoires et du tilleul !

Dans les années 60, elle rencontre le célèbre psychiatre R.D. Laing grâce à Sean Connery. « Je me sentais perturbée pour de nombreuses raisons et j’ai pensé qu’il serait en mesure de m’aider, il ne pouvait pas le faire. » Sur son insistance, elle prend du LSD le 6 mai 1970. Rude expérience. « C’était terrifiant. Mon être entier ne pouvait pas revenir. »  Elle devient une grande amie de J.D. Salinger, rencontré au White Elephant, où elle dînait notamment avec Anthony Quinn.

 

Edna O’Brien est une conteuse exceptionnelle, on le savait déjà par son œuvre romanesque aussi structurée que lumineuse. Dans ces mémoires son style fait merveille, étincelant de précision, d’ironie, de spontanéité. On rit beaucoup, on ne s’ennuie pas un instant, on plonge à sa suite dans le Dublin, Le Londres, le New-York littéraire et people du milieu du siècle dernier.

La lecture de « Fille de la Campagne » est un plaisir permanent.

 

Leon-Marc Levy

 

*Wild Goose : Oie sauvage. C’est ainsi que l’on dénomme souvent les Irlandais émigrés, à partir du surnom donné aux mercenaires irlandais qui s’engageaient dans les armées continentales.

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A propos de l'écrivain

Edna O'Brien

 

Edna O'Brien (née le 15 décembre 1930) est une romancière Irlandaise, également auteur de nouvelles. Son œuvre est souvent centrée sur les émotions intimes des femmes, sur leurs problèmes de relations aux hommes et à la société dans son ensemble. De par leur contenu (on y parle ouvertement de sexualité), ses romans contestent ouvertement l'ordre moral et familial de l'Irlande catholique et nationaliste, contribuant ainsi à alimenter ce que l'on a appelé le révisionnisme culturel irlandais.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil