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Faire-part, Jean-Louis Rambour

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 29.05.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits

Faire-part, Jean-Louis Rambour, éd. Gros Textes, 2017, 64 pages, 6 €

Ecrivain(s): Jean-Louis Rambour

Faire-part, Jean-Louis Rambour

 

Si nous ne sommes pas tous égaux à la naissance, nous ne le sommes pas davantage devant la mort, cela nous tous le savons. La force de cet opus et l’efficacité du poète Jean-Louis Rambour reviennent ici à une mise en scène fantaisiste, du moins pas toujours sérieuse, des cérémonies funèbres célébrant le décès d’une personnalité, d’un quidam, d’un anonyme – une récréation par les mots qui nous sauve de la gravité du moment tout en nous invitant à poser un regard lucide, authentique et humoristique sur cet événement tragique.

Si des personnalités font l’objet de quelques notices nécrologiques parmi les 44 proposées (Juliette Gréco, Robert Lamoureux, Margaret T., Maurice André, Jésus, Hugo Chavez (et Stéphane Hessel)), cependant nous retrouvons surtout dans l’inventaire de l’auteur du Mémo d’Amiens la présence (disparue) de quidams ou de petites gens qui n’en n’ont pas moins marqué leur temps, chacun à sa manière.

Davantage, les « anonymes » mettent en évidence par la notice nécrologique que Jean-Louis Rambour leur accorde, l’absurdité de la condition humaine, la vacuité du vacarme du monde, les leurres de notre société du spectacle et des apparences. Une profonde humanité, discrète et toute en pudeur, est avec élégance contenue dans ces avis mortuaires et le lecteur saisit entre certaines lignes, sourire averti aux lèvres, le clin d’œil de certains portraits qui nous regardent encore à travers et au-delà de leur masque mortuaire. Ainsi ce SDF mort à l’hôpital après avoir été roué de coups, non identifié si ce n’est par un tatouage écrivant sur son avant-bras Kocham çie (en polonais « je t’aime »), repris partiellement sur la déclaration de son décès comme un prête-nom : KochamKocham comme… « Quidam », « Personne », si peu, existant pourtant et pesant son poids : celui de la vie d’un homme.

« 44 notices nécrologiques pour prendre le pouls du temps », signale la quatrième de couverture. Faire-part portant la signature d’Ecce Homo dans sa misère et sa splendeur.

Le tour de force de Jean-Louis Rambour est d’introduire les signes salutaires de la dérision dans ces circonstances : ainsi la notice nécrologique d’un Albert Camus homonyme de l’écrivain célèbre et dont la notice indique que sa vie fut tout aussi importante que celle du Dernier Homme ; ainsi la notice nécrologique pour « Daniel Belfort », « mort d’hypothermie dans sa propre maison », de n’être jamais revenu à la communauté des Hommes après avoir subi la déportation à Sobibor ; ainsi cette femme âgée, « Suzette Debrie », habituée obsessionnellement à rendre visite à ses morts dans « le parc de la résidence La Margeride » et autour de laquelle les pensionnaires se regroupent plutôt que d’aller écouter un concert afin de se recueillir devant sa nouvelle demeure (une « taupinière », « une butte en formation », de ces monticules de terre que Suzette baptisait du prénom d’une amie décédée), ainsi…

Que nous dit après tout – avant tout – le poète, Jean-Louis Rambour, si ce n’est que la disparition d’un homme, d’une femme, quel qu’il soit, quelle qu’elle soit, mériterait au-delà des conventions et des consensus sociétaux la même attention, la même résonance, le même recueillement de mémoire pour tous, pour toutes, loin des effusions, du vacarme, du spectacle.

Quelques notices caustiques, aussi, remettent les pendules à l’heure du temps authentique : ainsi la notice nécrologique n°12 concernant une certaine « Margaret T. ». N°12, oui, car les notices nécrologiques sont numérotées, comme nos existences chiffrées, comptabilisées depuis l’état civil, une existence parmi tant d’autres.

Bien sûr l’humour est au-rendez-vous car il faut rire de la mort, aussi. Par exemple, les deux notices consacrées à « Sandrine Chennevière », non nommée dans la première notice puisque les paramètres de son environnement face à la violence de sa mort effacent l’identité, la présence, la personnalité de la défunte, réduite à un membre, retrouvée dans la seconde notice ; ainsi des faits divers happant dans leur spirale aveuglante le cœur d’une réalité concrète, étouffant par leur vacarme jusqu’à la mort du défunt célébré…

Par ce Faire-part, J.-L. Rambour fait un beau pied de nez au « grand cinéma » ou à la « comédie » de la mort, lorsque celle-ci est mise en scène et perd, faute d’humanité réelle, la véracité noire et authentique de son irruption toujours brutale.

Lorsque le recueillement face à la disparition d’un être humain manque de sérieux, la marionnette Ecce homo apparaît, mais tombe sa mascarade, démasquée par le poète qui ne manquera pas de provoquer notre sourire face à la farce attentée parfois à nos vies par une mort aux faire-part grotesques, ici recomposés. Ce Faire-part jette surtout de l’encre authentique dans « la pâture du dernier soupir » pour rendre un hommage à des disparu(e)s inconnu(e)s que ses 44 notices nécrologiques font vivre ou ressuscitent le temps d’un livre : celui de notre mémoire.

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Louis Rambour

 

Jean-Louis Rambour né en 1952, à Amiens, vit toujours en en Picardie.

Bibliographie :

Mur, La Grisière, 1971

Récits, Saint-Germain-des-Prés, 1976

Petite biographie d’Édouard G., CAP 80, 1982

Le poème dû à Van Eyck, L’Arbre, 1984

Sébastien, Cahiers du Confluent, 1985

Le poème en temps réel, CAP 80, 1986

Composition avec fond bleu, Encres Vives, 1987

Françoise, blottie, Interventions à Haute Voix, 1990

Lapidaire, CAP 80, 1992

Le bois de l’assassin, Polder, 1994

Le guetteur de silence, Rétro-Viseur, 1995

Théo, Corps Puce, 1996 / La Vague verte, 2005

L’ensemblier de mes prisons, L’Arbre à paroles, 1996

Le jeune homme salamandre, L’Arbre, 1999

Scènes de la grande parade, Le Dé bleu, 2001

Pour la fête de la dédicace, Le Coudrier, 2002

La nuit revenante, la nuit, Les Vanneaux, 2005

L’hécatombe des ormes, Jacques Brémond, 2006

Ce monde qui était deux, Les Vanneaux, 2007

Le seizième Arcane, Corps Puce, 2008 (préface de Pierre Garnier)

Partage des eaux, Ateliers des éditions R. & L. Dutrou, 2009 (dessins de René Botti)

Cinq matins sous les arbres, Vivement dimanche, 2009

Clore le monde, L’Arbre à paroles, 2009 (frontispice de Benjamin Rondia)

Anges nus, Le Cadran ligné, 2010

mOi in the Sky, Presses de Semur, 2011

La Dérive des continents, Musée Boucher-de-Perthes d’Abbeville, 2011 (huiles de Silère et préface de Pierre Garnier)

Démentis, Les Révélés, 2011 (livre d’artiste réalisé avec le peintre Maria Desmée)

La Vie crue, Corps Puce, 2012 (encres de Pierre Tréfois et préface de Ivar Ch’Vavar)

Au Commencement était la bicyclette, Université de Picardie Jules-Verne, 2014 (25 textes pour le catalogue d’une exposition du peintre Silère)

Jean-Louis Rambour a également publié des recueils de nouvelles et des romans : Les douze Parfums de Julia (sous le nom de Frédéric Manon), La Vague verte, 2000 (Prix du livre de Picardie Club de lecteurs 2001) ; Dans la Chemise d’Aragon, La Vague verte, 2002 (Prix du livre de Picardie 2003) ; Carrefour de l’Europe, La Vague verte, 2004 ; Et avec ceci, Abel Bécanes, 2007

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.