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Face aux maisons, Philippe Fumery (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 16.09.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Face aux maisons, Philippe Fumery, éditions Henry, Coll. Les Ecrits du Nord, avril 2021, 89 pages, 12 €

Face aux maisons, Philippe Fumery (par Murielle Compère-Demarcy)


Le titre de ce nouvel opus poétique de Philippe Fumery, édité chez Henry dans la collection dirigée par Jean Le Boël, Les Écrits du Nord, se trouve explicité à la dernière page. Nous n’en révèlerons pas bien sûr le contenu ici mais indiquons qu’il s’agit d’une citation du poète Pierre Dhainaut, ce qui n’est pas anodin, et qu’elle reste valable non seulement en toutes circonstances mais plus particulièrement au vu du travail du poète. Ainsi ce que le poète nous donne à voir dans le détail des contingences simples, des aléas soulevés par le regard dès que celui-ci se révèle curieux, constitue une mise en abyme de son activité, ce qui revient à dire qu’écrire le poème de chaque jour le respire en ses pores, en mange les instants de tristesse et la joie, en visualise les odeurs, en écoute les humeurs – dans une synesthésie fabuleuse qui nous fait palpitation intégrante d’un cosmos aussi vivant que l’inconnu sidéral est fascinant.

Nous sommes face à des mots, des lignes, des ondes poétiques vibrant au vent, aux souffles de l’air qui nous entoure, nous traverse, nous élève. Avec toute la difficulté d’être, de se sentir vivre « face » à ce qui ressemble parfois à des murs que l’on tentera opiniâtrement de franchir, pourvu de courage ou armé de désir. L’expérience de vivre rejoint l’expérience littéraire, et de façon éminente le poème dont les mots osent leurs branches vives et repousses à chaque nouvelle saison, en quête d’un horizon recommencé « face aux maisons ».

Sont-elles teigneuses, ces maisons, ou repliées sur elles-mêmes, ou indifférentes, ou… ouvertes vers nous, sur le bord du temps où nous demeurons, simples passants, face aux paysages entrevus ?…

Chez Ph. Fumery, le contenu minimaliste saisi par le regard des mots, dans un environnement où la nature a place forte – « le cri des pies », « les peupliers », « la plaine », « le passereau », « la maison d’en face », etc., augmente la lumière des heures écrites, comme si le poème en transfigurait avec peu d’outils utilisés l’atmosphère inédite et inoubliable ; où les correspondances (au sens baudelairien) entre les différents habitants, êtres ou éléments, se répondent de loin en loin, transforment indirectement l’univers et ses partitions spontanées ou durables, voire où l’empathie peut l’emporter sur la tâche à accomplir

Ce jardin à taille humaine

un rouge-gorge l’arpente cet été,

(…)

il se pose sur des branches basses,

(…)

et rejoint dans le jardin d’herbes

la base d’un épais laurier

où il a construit son nid

je le taillerai plus tard

Le poème augmente le réel jusqu’à le sublimer, un peu comme cet oiseau aveuglé par la translucidité d’une fenêtre

Un oiseau se jette dans ma fenêtre,

elle porte ces taillis en reflet,

comme si son domaine

s’élargissait d’un coup d’aile.

Si les simulacres sont à détourner, embûches sur le cheminement de nos existences, l’espace poétique modifie parfois la perspective, à l’instar du poète qui donne à voir. Philippe Fumery est un poète du réel que l’on observe et que l’on travaille, d’une réalité laborieuse comme une terre un terroir que l’on apprend à regarder, à comprendre, puis que l’on retouche par les mots, dans des strophes ou par un monolithe de vers cadencés, rimés

La presse soulève l’andain,

avale la paille

poussée en cadence

par le balancier

dans ses entrailles,

et sont enlevés d’un même élan

la course du lièvre dans le blé en herbe

la couvée des perdrix

les coups de vent au printemps

les coquelicots fragiles (…)

L’arbre figurerait peut-être une allégorie de cette position et posture que le poète prend au sein du monde, au milieu d’un quotidien palpable jusque dans l’infinitésimal, impacté et impliqué depuis ses racines /son histoire jusqu’au ciel/son avenir/son infinité, dans les plus menues actions au fil du vraquier des heures. Nous naviguons à bord d’embarcations où le poète Philippe Fumery nous invite pour parcourir des eaux calmes, réflexives, imprégnées dans leur moindre miroitement du nuancier sensitif du monde.

Le poète, soit dit en passant, ose ce que les anciens hommes de la terre reléguait dans le champ de l’inutile : écrire (comme lire) des mots qui ne serviront à rien pour la terre nourricière ; des mots dont la nature n’a cure. Pourtant combien de lecteurs auraient été attentifs à la fuite du lièvre dans les blés, à la couvée des perdrix, après le passage de la presse agricole durant la moisson, si le poète n’avait pas ainsi restitué le réel dans son humaine et cosmique dimension. N’est-ce pas le rôle de la poésie, d’accorder un rayon de soleil supplémentaire à la caisse de résonance de nos âmes trop souvent sourdes et aveugles ?


Murielle Compère-Demarcy


Philippe Fumery, né en 1955, marié, père de trois filles, vit sur le littoral proche de Dunkerque. Après un essai en agriculture, l’auteur travaille à l’insertion sociale et professionnelle des jeunes et des adultes en difficulté. Il s’intéresse à l’ethnologie, l’histoire du monde rural, les peuples primitifs. Ses premières influences ont été Jean Giono et Max Rouquette. Les Voies navigables, son premier roman publié, est un texte impressionnant qui peut faire penser à Céline, Claude Simon et Jean Rouaud.


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021