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Etait-ce lui ? précédé d’Un homme qu’on n’oublie pas, Stefan Zweig

Ecrit par Patryck Froissart 16.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Nouvelles, Langue allemande

Etait-ce lui ? précédé d’Un homme qu’on n’oublie pas, juillet 2016, trad. allemand Laure Bernardi, Isabelle Kalinowski 95 pages, 2 €

Ecrivain(s): Stefan Zweig Edition: Folio (Gallimard)

Etait-ce lui ? précédé d’Un homme qu’on n’oublie pas, Stefan Zweig

Deux nouvelles extraites de Romans, nouvelles et récits, Tome II, de Stefan Zweig dans la Bibliothèque de la Pléiade (Editions Gallimard). La première, Un homme qu’on n’oublie pas, met en scène Anton, un personnage remarquable, sans domicile fixe, connu de toute une ville, une sorte de Diogène du 20ème siècle que l’accumulation de biens matériels n’intéresse pas, un homme à tout faire qui vit au jour le jour, auquel tout un chacun peut faire appel à tout moment pour solliciter de lui des petits travaux les plus divers, pour lesquels il refuse d’être rétribué au-delà du « tarif » invariable qu’il a fixé : de quoi pourvoir à ses sobres besoins jusqu’au lendemain.

La nouvelle est, comme c’est souvent le cas chez Zweig, le récit de la rencontre entre le narrateur et ce personnage singulier. L’emploi du JE personnalise la relation et lui donne un caractère authentique, d’autant plus fortement ressenti par le lecteur que le contexte spatio-temporel est toujours campé de façon réaliste. L’auteur met l’accent sur l’impact que peuvent avoir dans la vie de telles rencontres : le narrateur, qui, après avoir fait fortuitement la connaissance du clochard, enquête discrètement, intrigué par le bonhomme, pour cerner sa personnalité, en sort quelque peu transformé. Il tire leçon de la sagesse acquise, de la totale indépendance, de la générosité spontanée, de l’humanisme vrai qu’il découvre chez le vagabond.

« Je serais un ingrat si j’oubliais l’homme qui m’a enseigné deux des choses les plus difficiles de la vie : premièrement ne pas me soumettre au plus grand des pouvoirs de ce monde, le pouvoir de l’argent, et lui opposer ma pleine liberté intérieure ; deuxièmement, vivre parmi mes semblables sans me faire ne serait-ce qu’un seul ennemi ».

La leçon est d’autant plus percutante qu’elle repose sur un double paradoxe : d’une part elle émane d’un être qui, bien que vivant en marge, est l’homme le plus connu et le plus « socialement estimé » de la ville ; d’autre part elle est donnée au narrateur, personne lettrée ayant un haut statut socio-économique, par un individu « insignifiant, avec un costume élimé », qui possède un savoir pratique paraissant illimité.

Une belle construction chiasmique…

Le deuxième récit, qui donne son titre au recueil, Etait-ce lui ?, tient à la fois du polar et du conte noir à la façon de Maupassant. De la même façon que dans ses autres nouvelles, qui ont pour caractéristique essentielle la mise en scène d’un narrateur qui, rencontrant un être dont la personnalité le trouble, se met en situation d’analyser son comportement, d’étudier ses faits et gestes, de cerner son profil psychologique, Zweig donne ici la parole à Betsy, qui observe l’installation de ses nouveaux voisins, puis fait leur connaissance et celle de leur chien jusqu’à bientôt partager leur vie et assister à la tragédie qui les atteint lorsque leur jeune enfant est assassiné.

L’étude des caractères à laquelle se livre Betsy porte d’abord sur le père, John Charleston Limpley, un être exubérant, un tempérament phénoménal, puis… sur le chien Ponto, qui devient dans son angle de vision, et jusqu’à la fin du récit, le personnage principal.

Effectuer la psychanalyse d’un épagneul, voilà un sujet original, même de la part d’un auteur dont on connaît la relation amicale qu’il a entretenue avec Freud.

« Il n’avait pas fallu longtemps à l’animal, intelligent et observateur, pour constater que son maître, ou plutôt son esclave, lui passait toutes ses insolences ; d’abord simplement désobéissant, il prit rapidement des manières tyranniques et refusa par principe tout ce qui pouvait être interprété comme de la soumission… »

Longtemps après le drame, le fait que le meurtrier de l’enfant n’ait jamais été identifié continue d’obséder Betsy, qui se pose sans répit la question qui fait le titre du texte : « Etait-ce lui ? »

L’atmosphère est lourde, l’angoisse est la tonalité dominante. Le lecteur est induit à partager la focalisation de la narratrice, à éprouver ses affres, à désirer la révélation de la vérité, à vivre la fin du suspens.

Etait-ce lui ?

Pour le savoir, il n’est qu’un moyen : lire, de bout en bout, sachant que l’écriture seule de Zweig est déjà en soi source incomparable de plaisir.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Stefan Zweig

 

Stefan Zweig, né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort par suicide le 22 février 1942, à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.

Ami de Sigmund Freud, d'Arthur Schnitzler, de Romain Rolland et de Richard Strauss, Stephan Zweig fit partie de la fine fleur de l'intelligentsia juive de la capitale autrichienne avant de quitter son pays natal en 1934 à cause des événements politiques. Réfugié à Londres, il y poursuit une œuvre de biographe (Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart) et surtout d'auteur de romans et nouvelles qui ont conservé leur attrait près d'un siècle plus tard (Amok, La Pitié dangereuse, La Confusion des sentiments). Dans son livre testament Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Zweig se fait chroniqueur de l'« Âge d'or » de l'Europe et analyse avec lucidité ce qu'il considère être l'échec d'une civilisation.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.