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Entretien avec Eric Dicharry - Le rire des Basques

Ecrit par Frédéric Aribit 10.10.13 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Le rire des Basques, Eric Dicharry, L’Harmattan, 2013, 587 pages, 42 €

Entretien avec Eric Dicharry - Le rire des Basques

 

Le rire est-il le propre du Basque ?… Anthropologue spécialisé en ethnolinguistique, Éric Dicharry a consacré une volumineuse étude au « rire des basques ». Il s’agit d’une sorte de radiographie originale de la société basque à travers une pratique poétique rare et extrêmement populaire de Bayonne à Bilbao, le « bertsularisme ».

 

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste exactement le phénomène poétique du « bertsularisme » au Pays basque, sur lequel se penche votre essai ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous y intéresser ?

 

Le bertsularisme signifie littéralement l’art de faire des vers. Dans l’essai il est question de l’art de l’improvisation versifiée dans l’instant. Cet art consiste à créer des bertsus, c’est-à-dire des vers sur des airs préexistants. Il s’agit de joutes poétiques entre faiseurs de vers. Des sortes de battle à la mode basque si vous préférez.

Le poète improvisateur se doit de respecter des règles de composition traditionnelles avec des métriques (7+6 ou 10+8) et des rimes riches. Cet art possède une aura et une dynamique exceptionnelle en Pays Basque. Tous les quatre ans sont organisés des championnats de tout le Pays basque, des sortes d’olympiades de l’improvisation où plus de 15.000 personnes assistent à la finale. J’ai cherché à comprendre pourquoi le bertsularisme faisait autant fantasmer les Basques, quels étaient ses moteurs ? Grâce au bertsularisme, j’ai pu accéder à une forme littéraire, à des discours et au-delà à la réalité sociale, politique, économique du Pays basque. Mener une recherche en ethnolinguistique consiste en cela : à analyser les relations qu’entretiennent la langue, la société et la culture.

 

Quelles sont ses origines connues ?

 

Pour ce qui a trait aux origines, mythe et contre mythe se côtoient. Le mythe ancre l’origine dans les temps immémoriaux. C’est la thèse défendue par Manuel Lekuona. Premier spécialiste du bertsularisme, il souligne le caractère néolithique et préhistorique du bertsularisme. Selon Lekuona, son origine se devrait d’être recherchée à l’époque du pacage. Selon ce mythe, les Basques chantent depuis les temps les plus lointains que les spécialistes de la Préhistoire aient pu étudier et ils font preuve depuis ces temps immémoriaux d’activité poétique. Cette même thèse souligne que le bertsularisme est aussi ancien que la langue basque elle-même. Le « contre mythe » est aussi gratuit que le mythe qu’il cherche à combattre. Selon cet « anti mythe » le bertsularisme serait un phénomène moderne dont l’origine se situerait aux alentours du XIXème siècle. Pour Luis Michelena, J.M. Leizaola et d’autres spécialistes qui s’éloignent de ces deux approches, la tradition des bertsularis est ancienne et remonterait au moins aux dames improvisatrices du XVème siècle. Les références les plus anciennes connues à ce jour proviennent de l’Ancien Fuero de Biscaye rédigé en 1452. Ce texte permet de souligner que le bertsularisme était pratique commune et enracinée. Pour trouver un corpus d’une certaine importance, il faut remonter à la fin du XVIIIème siècle. Le XIXème est pour sa part parfaitement documenté tant sur le plan des noms et des données bibliographiques qu’au niveau des œuvres conservées. Mais il s’agit là de vers, bertsus, non improvisés. Pour accéder à un corpus de bertsus improvisés, il faut attendre les années soixante et l’utilisation des techniques d’enregistrement qui se généralisent vers le milieu du XXème siècle.

 

Quelles espèces de parentés peut-on faire avec d’autres traditions de poésie orale, dans d’autres pays, je pense par exemple aux griots ?

 

Contrairement aux autres improvisateurs (cubains, mexicains, mayorquins, colombiens…), le bertsulari ou bertsolari improvise sans aucun accompagnement musical mais son discours est toujours chanté.

 

Vous montrez comment les thématiques de ces joutes poétiques ont évolué au fil des décennies, passant de questions concernant l’ancrage très religieux du Pays basque, avec ses valeurs traditionnelles, à des questions plus politiques, puis depuis quelque temps à des sujets beaucoup plus quotidiens. Comment interprétez-vous cette évolution, quant à l’évolution de la société basque elle-même, et en particulier son rapport à l’église et la politique ?

 

Si les jeunes et plus largement la société bascophone sont attirés par cet art, c’est qu’ils viennent rechercher une parole, un message, un discours alternatif sur le monde dans lequel ils vivent. Les improvisateurs sont des sujets critiques qui n’épargnent personne. L’église, le pouvoir politique, les pollueurs, les spéculateurs, personne n’échappe à la verve des improvisateurs. A l’école du bertsu, ils apprennent à penser, à regarder, à critiquer, à formuler. Le bertsularisme est un miroir du Pays basque. Il informe sur l’actualité, sur la place de l’église, sur la situation politique. C’est une sorte de journal alternatif qui permet à celui qui sait le lire et le décoder d’accéder à l’intimité du monde et de l’être basque.

 

Peut-on estimer que le rire provoqué par ces bertsularis est subversif au sein de la société basque ou au contraire permet-il d’en souder encore davantage les liens autour de valeurs communément partagées ?

 

Le rire provoqué par ces bertsularis est subversif dans la mesure où il critique tous les pouvoirs en place. A noter que ce qui m’a intéressé ce n’est pas tant de travailler sur le rire basque mais sur le rire des Basques. Pour éviter toute entrée en fiction/abstraction, je me suis attaché à partir, et ce de manière systématique, des rires entendus lors des sessions d’improvisateurs. A chaque fois, j’ai été rechercher l’origine et les raisons de ces rires entendus, réels. Au-delà, le propre du rire est de distinguer et d’agréger à la fois. Il délimite et soude. Il permet de surpasser les souffrances. Pour pouvoir rire des bertsus il est indispensable d’accéder à une triple connaissance à la fois linguistique, contextuelle et articulatoire.

1) linguistique : il faut parler la même langue pour comprendre de quoi il s’agit. Une langue parlée qui dépasse le strict registre de tous les dictionnaires réunis

2) contextuelle : il faut être capable de replacer les énoncés dans leur contexte

3) articulatoire par identité partagée : il faut non seulement être capable de réarticuler le détail à son contexte mais au-delà il faut qu’au terme de cette réarticulation il y ait consensus. Il faut que l’énonciateur (le bertsulari) et ses allocutaires (les auditeurs) tombent d’accord par connivence. Et c’est cette « connivence-accord » qui fait la différence. Seuls ceux qui partagent la même culture, c’est-à-dire la même manière de penser, de sentir et d’agir sont les plus à même à tomber d’accord sur ces détails qui font sens.

Une culture est bien plus longue à acquérir qu’une langue. C’est ce qui explique toute la difficulté et la complexité de toute recherche réalisée par des non-basques à l’endroit de l’improvisation versifiée dans l’instant. C’est aussi à ce niveau qu’il faut trouver l’explication de l’orientation de l’objet même de ces recherches. C’est ce qui explique que ceux qui s’y sont, dans le passé, essayés, ont tenté le plus souvent de passer par la marge, c’est-à-dire par la forme préférentiellement que par le centre c’est-à-dire par les détails compris dans le contenu. Comprendre des bertsus, c’est-à-dire pouvoir vibrer pleinement lors de leur énonciation et parfois pouvoir en rire, ce n’est donc pas simplement une affaire de linguistique ni même de culture. Certains Basques partagent une même culture basque mais ne rient pas des mêmes choses. Au-delà de la culture, le rire est affaire de valeurs, de croyances, d’idéologie voire d’utopies partagées. En définitive, si les gens ne rient pas des mêmes choses, ce n’est pas uniquement parce qu’ils ne partagent pas une même langue où même une même culture, mais c’est essentiellement parce qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs, c’est-à-dire une même vision/conception/utopie du monde.

 

Peut-on voir selon vous, toutes proportions gardées, dans cette improvisation poétique, à savoir dans son histoire liée à des conditions d’oppression comme dans sa pratique de l’improvisation, quelque chose qui rappelle ce qui s’est passé au XIXe siècle autour des champs de coton du Mississipi, et qui a pris le nom de « jazz » ?

 

Le bertsularisme possède avec le jazz une parenté d’esprit. Tous deux possèdent en commun de pouvoir permettre aux créateurs d’exprimer des sentiments. Par temps de dictature, d’oppression, de censure, de contrôle, jazz et bertsularisme sont tous deux des portes d’accès à ce qui est dénié : l’infini. A la finitude d’un monde clos, ils proposent une alternative qui se nomme liberté. Le bertsularisme intègre rire et jeu. Il s’apparente par le plaisir, la suspension du réel, la transgression des normes et la substitution de règles nouvelles, à la liberté et à l’enfance ou au retour de l’enfance. Le rire naît d’un hiatus, rupture du temps social sérieux et quotidien. Pour sublimer l’oppression, le rire reste une arme redoutable. C’est un moyen de faire trembler les piliers de la légitimité d’une autorité. La poésie en raison du fait qu’elle dépasse le premier niveau du langage permet d’accéder aux doubles sens, aux métaphores. Elle permet de dire sans dire. Dépasser le sens littéral c’est bien souvent accéder à la subversion qui n’est dans certains cas qu’un autre mot pour désigner la libération.

 

Où en est aujourd’hui le bertsularisme ? Quelle est sa vitalité, et à travers elle, la vitalité de la culture basque, dont elle serait peut-être un indicateur ?

 

Les moteurs du bertsularisme au niveau du public se situent aux quatre niveaux constitués par le sextuple plaisir : 1) de rire en épuisant et en partageant les divers sens de l’humour ; 2) de découvrir à chaque fois de nouvelles idées, fruit de l’invention des improvisateurs ; 3) de partager une activité en langue basque et de participer par sa présence à sa vitalité ; 4) de partager un « être ensemble » et d’afficher ce qu’il est : basque ; 5) de pouvoir écouter ce que les improvisateurs peuvent dire, leur « vérité », sans autre censure que celle qu’ils se donnent à eux-mêmes (autocensure) ; 6) d’être libéré des tensions. C’est parce que le bertsularisme est inscrit dans l’identité des Basques, dans la définition qu’ils se donnent d’eux-mêmes, que ceux-ci se préoccupent de sa pérennisation et de sa transmission. Nous pourrions écrire : Bertsularitza eta euskara ala ezkara. / Le bertsularisme et la langue basque ou nous ne sommes pas.

La continuité du bertsularisme signifie donc bien plus que sa simple continuité. Elle la dépasse en renvoyant à la pérennité de la langue basque et au-delà de l’être basque. Chaque championnat, chaque joute, chaque concours, chaque repas de bertsu, chaque intervention de bertsulari sont ainsi l’occasion d’affirmer une double vitalité à la fois de l’art de l’improvisation mais également de la langue, de l’identité et de l’être basque ressentis par certains habitants comme en danger. Organiser un championnat devient donc synonyme de fortification et de consolidation d’une langue minoritaire minorisée. Dans ces circonstances, l’art de l’improvisation devient une tribune pour les improvisateurs. Une tribune à partir de laquelle ils peuvent laisser exprimer leurs préoccupations, qu’elles soient linguistiques ou politiques. L’occasion pour eux de dire tout haut ce que d’autres, et eux-mêmes, pensent habituellement tout bas. Le bertsularisme a longtemps fait ainsi figure d’espace de liberté dans un monde policier, sous surveillance, écrasé, étranglé, par deux États, sous écoutes, fait de censures, d’arrestations et de tortures.

Les improvisateurs apprenants peuvent porter l’espoir d’une triple accession à la liberté, au bonheur et à l’intelligence en décidant de suivre des cours de bertsularisme. Les trois piliers que sont la liberté, le bonheur et l’esprit pouvant à eux trois permettre de définir les moteurs du bertsularisme. Le bertsularisme reste d’une remarquable vitalité car il permet à ceux qui le pratiquent de faire leur les trois verbes qui caractérisent le contemporain : créer, bouger, jouir. Créateur, nomade, jouisseur, tels pourraient en effet être les qualificatifs qui conviendraient le mieux pour ceux qui au début du XXIème siècle comme autrefois réinventent le Pays basque. Une culture est bien morte quand on la défend au lieu de l’inventer, écrivait Paul Veyne. Le Pays basque peut compter sur ses improvisateurs pour que la culture basque reste bien vivante car en perpétuelle réinvention.

 

Propos recueillis par Frédéric Aribit

 


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A propos du rédacteur

Frédéric Aribit

 

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Rédacteur

Né en 1972 à Bayonne, partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris, où il enseigne les Lettres à l’École Jeannine Manuel.

Bibliographie :

- Comprendre Breton, essai graphique, avec Eva Niollet, Éditions Max Milo, 2015.

- Trois langues dans ma bouche, roman, Belfond, 2015.

- « Les Fées », in Leurs Contes de Perrault, collectif, collection Remake, Belfond, 2015.

- André Breton, Georges Bataille, le vif du sujet, L’écarlate, L’Harmattan, 2012.

- « La dernière nouvelle » ; « Urbi et Orbi », Prix de la nouvelle de l’Œil Sauvage, Éditions de l’Œil Sauvage, Bayonne, 2000.

- « Noctambulation », La Ville dans tous ses états, Prix des Gouverneurs (Prix de la nouvelle de la ville de Bayonne), Éditions Izpegi, 1997.

Auteur de nombreux articles publiés en revues en France (Patchwork, Loxias, Les Cahiers Bataille, Chiendents, Recours au poème…) ou à l’étranger (Roumanie, Grèce).