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Énigmes du seuil, Poèmes & dessins, Rio Di Maria (par Murielle Compère Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 29.10.18 dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, Poésie

Énigmes du seuil, Poèmes & dessins, L’Arbre à paroles, juin 2018, 148 pages, 15 €

Ecrivain(s): Rio Di Maria

Énigmes du seuil, Poèmes & dessins, Rio Di Maria (par Murielle Compère Demarcy)

 

 

« La maison » qu’habite le poète est celle du Langage, où « le poème résiste chambre de passage pour l’ailleurs ». Maison originelle, maison des mots, dont il lui a fallu / dont il lui faut franchir « le seuil » tendu vers « l’intransigeante énigme » invoquée par l’horizon, – seuil

« que nul ne pourra franchir

tant

que l’impossibilité d’être ailleurs

subsistera »

Seuil, situé dans le mouvement de flux et reflux, entre la « maison vide » et la « maison de lumière ». Naître, grandir, franchir le seuil, partir et, revenir car « revenir au foyer dilate l’horizon ».

Qu’évoque le seuil ? À la fois « toutes les impossibilités de l’horizon », « le murmure blanc » qu’offrent ses énigmes à la porte de « la maison vide », et l’ouverture de toutes les portes « aux secrets providentiels de l’oiseau », l’advenue de « l’alphabet des mystères », d’un langage venu « de nos éternels ressourcements ». Lourde de ses Énigmes du seuil l’approche de la maison vide est retour au langage premier, « l’antarctique du langage » ainsi que le nomme le poète Rio Di Maria. « Le passant » s’y projette dans des rêves futurs et ce futur devient à son propre étonnement déjà passé ; il « s’arrête à chaque seuil » de la maison vide / « des mots retrouvés », et « interroge le futur trop vite passé ». Ce nouveau livre de Rio Di Maria nous plonge moins dans la nostalgie que dans un retour aux mots dont la source reprend envol dans un regard revisité depuis « un pays déchiré au cœur de l’été provisoire » qui

« (…) n’en finit pas d’annoncer la symphonie en bleu majeur

pour parole discrète et mots-comètes

complicité de la fleur de soleils d’azur

et de l’enfant casqué d’une nébuleuse »

 

Désormais en-dehors des « meurtrières », et non plus derrière, l’enfant devenu adulte voit le monde, ses tumultes, ses guerres, dont le poète évoque les carnages et les ruines dans le fracas de mots contenus aux images à la fois saisissantes et singulières. « (…) l’ouverture premièredu pays remis à neufpar la neige et le feu » sera la quête à reconquérir pour briser « l’étoile totalitaire », identifier : nommer « les tyrans qui pétrifient l’innocence », gagner la liberté ensevelie par l’Instant taciturne. Il faudra « Enflammer marches d’oubli »,

« Investir toute molécule de rivière en abandon

pour les vignes d’ouragans

éclos dans l’œil de la main

ouverte aux rapines insidieuses de l’intolérance »

 

Il faudra au poète prendre part au combat, le nommer : le dénoncer. Dans un poème puissant intitulé Voyager barbelés aux lèvres où le lecteur reconnaît dans son évocation le sort inhumain – d’une actualité hélas brûlante – réservé aux hommes condamnés à être « apatrides », sommés de « devenir désormais monstre(s) sans identité », le poète lance : « qui sait comment se divertit l’absurde » et se lève et lève les yeux sur l’« innocence de l’humanité à genoux » avant de conclure : « Demain est une révolutionsi j’y suistu anticipes ? ». Peut-être que le seuil franchi nous n’atteindrons pas « l’Innocence retrouvée » (on pense à Rimbaud) dont Rio Di Maria interroge la réalité en la ponctuant d’un point d’interrogation, mais l’Aube comme tout commencement où « le jour s’ouvre aux nouvelles harmoniesque la main apprivoise » ne cessera de nous éveiller et continuera de guider le poète « dans l’arrière-pays d’un cahier blanc »dans lequel

« jaillissent troupeaux de lettres

du grand livre errant dans la mémoire

de la seule patrie-évidence

où l’on ne massacre pas les rêves »

 

« Dam(ant) le pion à l’œil d’incertitude », le poète se tenant dans les Énigmes du seuil« brille(…) comme soleil sur peau de neige », « aux pieds de la bouche inattendue », qui « (…) n’en démord pas de mutiler la visionqui balbutie le bouleversement ». Bouche du miroir qui persiste, rétinienne et mentale, dans « la pluie des songes », pour « survivre »

« La pluie des songes ne décapite pas la bouche du miroir

qui déchiffre les signes des siècles

accomplis dans l’œil de l’oiseau

planant au-dessus de ton ombre à venir »

 

Et même si le rêve à la lisière de la forêt des signes, est poignardé, le poème alerte l’œil dans le jardin de la mémoire et « la main fracassée de rêves » continuera de tisser la fable des chemins multiples, « à toucher l’invisible sourcechaque lettre(de sang) barricad(antle lieu » du poème en résurgence. La main du poème devient « intense », et « invisible », « donne (…) le souffle de l’universaux yeux qui pétillent autour (d’elle) » et « qui berce », écrit le poète, « les planètes de ta passion ».

La « bouche d’ombre » évoquée par Hugo et reprise par Rimbaud et qui ici nous ramène à l’enfance quittée dont le poète continue de tenter de déchiffrer les clefs perdues, devient « la bouche du miroir » qui apaise le mystère où nous tient sa quête, via le poème. Quelques éléments autobiographiques nous donnent la tonalité d’un contexte personnel, dans un poème dédié à la sœur du poète, Rosa Eleonora : « tout mal connaître des portes entrouvertes/qui avaient le mal de mère/qui abritaient toutes les calamités du père », mais au-delà de ce contexte la quête passe par la tentative d’élucidation émise par la « bouche du miroir » qui interroge / tente de déchiffrer les Énigmes du seuil, résolvant en partie par la transcendance du Verbe poétique « l’exil de la parole ». « Renaître autre » constitue un chemin, où « “Je” n’est plus l’autre » (rappel de Rimbaud). Le miroir figure ici le passage et la lecture de résolution du Vivre. Il s’agit de « rejoindre levoyage », écrit Rio Di Maria, en un vers flirtant avec l’oxymore, là où l’on attendrait « entreprendre » ou « atteindre » le voyage. Cette alliance inattendue nous situe dans le cheminement du retour à la source entrepris par le poète, après avoir franchi ou tentant encore de franchir le cap du « seuil ». « La main n’hésite pas à rejoindre le voyage », écrit-il, « de la fable arrachée aux maisons insoumises ». Ainsi le franchissement s’effectue-t-il dans la lumière du songe affranchie des barrières derrière lesquelles la maison aurait pu tenir le poète, s’il n’était parti explorer de « nouvelles racines », s’il n’avait œuvré à construire sa liberté. C’est cette fable que transcrit la parole poétique de Rio Di Maria, qu’il convient de lire dans la cohérence de son ensemble pour en déchiffrer le sens, pour comprendre l’envergure de la quête initiatique engagée. Ce livre se parcourt donc lui-même telle une énigme, « sur le chemin d’éternelles paroles » puisque, comme le rappelle Rio Di Maria dans l’intitulé du premier mouvement des Énigmes du seuil, « nous ne serons jamais que poèmes inachevés».

« Percée d’immensité » qui constitue le second mouvement de cette symphonie poétique, à l’origine « en bleu majeur », reprend la perspective de « la part d’infini » où « prendre place » du premier mouvement. « Qui berce le mouvement endormi » demande le poète. Ou encore : « À quelle aurore appartient l’arbre ? ». Affirmant que « marcher au pas de l’antilopeaguerrit de la faim belliqueuse » et que « le feu ne cesse deguérircicatrices du sommeil ». Feu salvateur du Langage dont l’infans (l’infans, celui ne parle pas (encore)) conquiert peu à peu l’alphabet dans un désordre de voyelles et le souffle diffus / ardent du Dire, dont le poète restitue les oracles et les orages de neige dans « l’insaisissable (qui) domine », le livre « des astres parlant langage de foudre », les champs magnétiques et les chants poétiques des « Interrogations inépuisables ». Dans « l’explosion de prévisions des oiseauxride inguérissable en l’instant d’illuminations » jaillissent, neige de « notes inachevéessur le chemin d’éternelles paroles », en d’« (…) étranges mélodiesvenues d’un ailleurs invisible », les « énigmes du seuil » où la parole poétique délivre des apparences et des simulacres, où « tout commence à bouger dans le tremblement d’être ».

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos de l'écrivain

Rio Di Maria

 

Rio di Maria est né un 18 juillet à Canicatti en Sicile où il a vécu jusqu’à l’âge de onze ans avec sa famille, une vie précaire comme tout sicilien non assujetti à la Mafia ou aux nantis. Puis il émigre en Belgique et vit dans la région liégeoise depuis 1957. Il travaillera près de quarante ans dans une entreprise, il est marié à Viviane et a trois enfants.

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire

 

Murielle Compère-Demarcy est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi deLa Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017 ; réédition augmentée en 2018

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

Nantes-Napoli, français-italiano traductions de Nunzia Amoroso, éd. du Petit Véhicule, Cahier d’art et de littératures n°121, vol.2, Chiendents, 2017

dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent…, éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches n°718, 2018

L’Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes ; 2018

 

Publications en revues : Phoenix, La Passe, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret, Concerto pour marées et silence, … ; sur espaces numériques Terre à ciel, Le Capital des Mots, Recours au Poème, … Publications en 2018 dans Nunc, la Revue Europe et Galerie Première Ligne, …

 

Anthologies : "Sans abri", éd. Janus, 2016 ; "Au Festival de Concèze", éd. Comme en Poésie, 2017 ; Poésie en liberté (anthologie numérique progressive) en 2017 et 2018 ; citée dans Poésie et chanson, stop aux a priori ! de Matthias Vincenot, aux éditions Fortuna (2017), …

 

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Revues en ligne Texture, Zone Critique, Levure Littéraire, Recours au Poème en tant que contributrice régulière.