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Enfin le royaume, Quatrains, François Cheng (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 13.09.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Enfin le royaume, Quatrains, François Cheng, Gallimard, coll. Poésie/Gallimard, n°542, février 2019, édition revue et augmentée, 224 pages, 7,40 €

Enfin le royaume, Quatrains, François Cheng (par Matthieu Gosztola)

 

« De l’eau naît la flamme, / De la flamme l’air / Mêlé au pur souffle / D’une biche endormie », reconnaît François Cheng. La psychanalyste Anne Dufourmantelle décrit ainsi la douceur, réveillée par le poète dans le quatrain que nous venons de citer : « Le ventre d’un animal. La palpitation d’une veine qui affleure sous la peau. Une peau très âgée comme un galet translucide. Une peau de très jeune enfant, sa joue encore couverte d’un imperceptible duvet. Calme de la respiration, de ce qui contient le vivant et le protège. Et qui s’offre au toucher ». Puis elle ajoute : « La douceur est une force de transformation secrète prodiguant la vie, reliée à ce que les anciens appelaient justement puissance. Sans elle, aucune possibilité que la vie s’augmente dans son devenir. Je crois que la puissance de métamorphose de la vie elle-même se soutient dans la douceur. Quand l’embryon devient un nouveau-né, quand la chrysalide laisse éclore le papillon, quand une simple pierre devient la stèle d’un espace sacré dans les jardins de Kyoto, il y a, au minimum, la douceur ».

Et François Cheng d’écrire : « Toi le féminin / Ne nous délaisse pas, / Qui n’est point douceur / Ne survivra pas ». Dominique Fourcade n’a-t-il pas été jusqu’à affirmer dans Outrance utterance : « Nous les poètes, les meilleurs d’entre nous tout au moins, nous sommes des femmes. […] Baudelaire était une femme ».

Enfin le royaume. La page blanche. Ici comme ouverte. Ombrée de signes. Légère ombre qui passe, sans rien emporter avec elle du blanc, du silence. Sans rien esquinter, sans rien rudoyer. « Quelque part, la vie vécue reste entière. […] Lorsque nous nous parlons, écrit François Cheng, le rêve est à venir ; / Lorsque nous nous taisons, / Il est là, à cueillir ». Jean-Pierre Faye parle ainsi de Dürer dans un texte qu’il consacre à Balthus : « Les Holzschnitte, les gravures sur bois de la Vie de la Vierge chez Dürer nous dessinent cette oblique rampe d’escalier au fond de la pièce où a lieu la naissance, et ce fond de silence vient tracer le contraste avec le bruit des formes dans les premiers plans ». Pareillement, il y a dans les poèmes de François Cheng, telle une rampe d’escalier oblique, un silence qui vient « tracer le contraste » avec la musique – discrète – des images poétiques employées.

Enfin le royaume, du fait des images que nous venons d’évoquer, ressemble, en une certaine manière, à une toile de Chao Ta-nien (début du IIe millénaire) mentionnée par Jean Mambrino dans Lire comme on se souvient (Phébus), ou à certains Anonymes des Song, au Musée de Pékin, d’une délicatesse violente et apaisée, dont les vides (n’a-t-on pas, dans ce livre de la collection Poésie/Gallimard, affaire uniquement à des quatrains ?) occupent presque tout l’espace de la toile où s’entrelacent à peinequelques feuillages, ou ailes d’oiseau, pour nous attirer insensiblement ailleurs. De l’autre côté, telle une Alice qui s’enquerrait du rêve qui est en elle ? Ailleurs : nous voulons dire dans une forme de clarté débarrassée de tout ce qui freine son couronnement. « Au sommet du mont et du silence, / rien n’est dit, tout est. / Tout vide est plein, tout passé présent, / tout en nous renaît », écrit François Cheng. Une fois que nous y serons parvenus, à ce « sommet », dans cette clarté, qui sera aussi façon que nous aurons de faire notre nid dans notre propre lumière, ces paroles de Monelle (in Le Livre de Monelle de Marcel Schwob) pourront-elles, avec une douceur particulière, résonner en nous : « Que toute douleur soit en toi le passage d’un insecte qui va s’envoler. Ne te referme pas sur l’insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces carabes noirs. Que toute joie soit en toi le passage d’un insecte qui va s’envoler. Ne te referme pas sur l’insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces cétoines dorées. Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir. Sois l’aube mêlée au crépuscule ». Et François Cheng d’ajouter : « Ne quémande rien. N’attends pas / D’être un jour payé de retour. / Ce que tu donnes trace une voie / Te menant plus loin que tes pas ».

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com