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Embrasures, Michel Diaz (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 09.07.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Embrasures, Michel Diaz - postface de Michel Lamart, Le Taillis Pré, 96 pages, mai 2026, 17€

Embrasures, Michel Diaz (par Marc Wetzel)

 

Le mot "embrasure" dérive, comme "embrasement", - mais lui, plus étrangement ! -  de "braise" : car voilà un terme de maçonnerie (militaire ou civile) étonnamment lié, constatent les lexicologues, à l'idée du charbon ardent, au scintillement d'un bois brûlé. L'ouverture pratiquée laisse passer la lumière et éclaire le passage (comme le percement d'une baie), mais la finalité agressive (en tout cas le passage en force) est présente : c'est d'abord ouvrir, dans l'ouvrage fortifié, une fenêtre de tir. On n'aménage pas pour rien une meurtrière - et, même si "embrasures" ici semblent plus sobrement signifier trouées éclairantes ou percées décisives (il s'agit d'attiser le regard et d'enflammer plutôt l'âme), il y a en toute embrasure l'idée d'un geste défensif, d'un élargissement tactique du visible, d'une "ouverture" salvatrice mais risquée, pénible. Le feu d'une révélation (en tout cas son espérance) n'est jamais neutre, et le pluriel indéfini du titre ("Embrasures")  dit quelque chose à la fois de la nécessaire vaillance et de la possible vanité des efforts de s'ouvrir à la réalité du monde ! L'auteur, esprit grave et noble, l'exprime lyriquement, quand il se présente "travaillant à s'ouvrir une voie vers un jour nouveau qui se lèverait au feu de sa rosée" (p.32), mais le découragement n'est jamais loin : le prix à payer pour savoir "passer dans le réel du monde" (p.12) n'est ni anodin ni assuré.

Et les lucarnes qu'on travaille ici à ménager, oscillant entre l'ardeur qu'elles coûtent et celle qu'elles visent, n'auront, d'évidence, ni la réalité aimable, ni la vérité gratuite. On veut certes (par les "embrasures") voir plus loin, plus net, plus profond ; mais c'est impossible si l'on reste soi-même, car c'est dans le mur que l'on est qu'il faut les creuser.  En ce travail, inévitablement (qui ne fait pas peur à Michel Diaz !), l'inquiétante préhistoire de soi revient (et grimace), l'au-delà de soi s'impose (et nous déloge). On se plaint, petit tortillon de poussière sous le grand balai, mais qui prétend voir le désordre de près s'y mêle : ce que fait notre auteur !

On peut à bon droit rester perplexe devant notre situation cosmique, car l'intelligence humaine reste dans la "nuit" quand elle s'enquiert de ce qui, dans le cosmos, a bien pu lui "donner lieu d'être". Pourquoi des êtres vivants ont-ils pu organiser leur propre dépôt de matière, et mettre ainsi un peu de l'être à leur compte ? Et des êtres pensants organiser leurs représentations de cette organisation même ? Et pourquoi des poètes (et des penseurs), pour chanter ce double pourquoi ? :

"perdus en un cosmos qui à chaque seconde confirme son étirement - quand notre esprit s'épuise à en dessiner les confins - depuis l'instant zéro qui signa le surgissement d'un improbable dieu, nous affrontons la nuit irréductible et ne pouvons nourrir qu'une âme calcinée par le venin d'un doute où se distingue mal, entre deux règnes d'infini, ce qui nous a donné lieu d'être ..." (p.46)

Et l'examen de la conjoncture proprement terrestre ne rachètera rien : l'auteur n'est plus seulement "perplexe", mais bien désespéré devant le bilan ("attentat contre la vie", "sombre et insidieux poison", " temps des images lacérées" ...) de la supériorité planétaire de l'humanité. À quoi bon s'être fait seul agent de l'Histoire pour ne tirer d'elle que des "à-coups" oublieux et ingrats ? Pourquoi avoir, techniquement et institutionnellement, édifié notre bonheur sur le mal-être de la Terre même ? Pourquoi n'avons-nous su "changer la face" de la vie planétaire que grâce aux faux visages de nos "masques" et aux dépotoirs à reflets de nos "miroirs" ?

"n'ayant rien su tirer des à-coups de l'Histoire, un temps d'images lacérées règne dans nos mémoires

notre appétit féroce pour les fruits incertains du futur serait-il assez insensé pour maquiller tout attentat contre la vie en promesse de jouissance, et faire du bonheur lui-même le prétexte d'un lent suicide ?

les mille et mille siècles qui auraient suffi à faire de la terre un jardin des délices n'auront servi qu'à distiller, entre masque et miroir, le sombre et insidieux poison qui ronge jusqu'au coeur des pierres" (p.49)

Le postfacier Michel Lamart caractérise bien (p.77) ce que dénonce ici notre poète : la perversion de l'ouverture humaine en "l'embrasure corrompue et restrictive d'un écran censeur de la majeure partie du réel", écran omniprésent (d'une universalité de pure surveillance) et infaillible (qui ne tient pour nécessaire que ce qui l'alimente et pour sensé que ce qui le justifie) !

Pourtant, l'imagination humaine aura surgi dans le monde en prodigieuse prouesse : si Dieu (ou le hasard) n'a pas eu besoin de notre pensée pour produire le poisson et la forme humaine, seul l'esprit humain a pu mêler les deux en une sirène.

De même Dieu (ou le hasard) aura pu tout seul créer les crocs du chien tout autant que le malheur. Mais une machine (ou une institution) à déchirer le malheur, seul l'humain a pu la concevoir.

De même enfin, le vent et les cerveaux ont pu surgir sans l'homme, mais l'imagination (qui est l'invention du vent cérébral, la faculté par laquelle le souffle de la parole peut faire voguer nos représentations) est notre signature. L'homme peut, pour le pire comme le meilleur, fournir ou pourvoir de présence sensible ce qu'il sait possible. L'imagination humaine rend figurable ce que l'homme sent manquer au réel.

Ainsi se fait-elle un devoir de "rendre" aux êtres du monde quelque chose de perdu en d'autres, de forger dans les choses la complétude d'un rôle qu'elles mériteraient d'avoir :

"un vertige parfois nous prend quand nous prenons mesure des abîmes de la folie, mais nous travaillerons, en dépit de la mort qui veut nous imposer silence, à rendre aux brumes de la mer le chant de ses sirènes, aux voiles de nos rêves le bon vouloir du vent, à l'arbre son espace comme un livre ouvert sur le temps, à l'oiseau son pouvoir de dissoudre la nuit qui nous assaille, aux chiens celui de déchirer le malheur en lambeaux" (p.57)

On ne peut jamais juger tout à fait absurde un agencement de monde qui aura, justement, permis le surgissement d'un organe (le cerveau humain) capable de le juger tel. Et la question est au fond moins de savoir si nous faisons confiance ou non à cet univers dont nous émergeons que de comprendre que, de facto, cet univers nous aura "confié", lui, de pouvoir témoigner de lui. Les éléments du monde sont leurs propres gardiens (puisque l'univers aura assuré seul sa propre cohérence pendant des milliards d'années de matière non-vivante puis de vie non-pensante), mais ce qui revient à l'homme est d'être le témoin de cet auto-gardiennage des éléments. Et l'artiste honnête peut témoigner aussi du catastrophique gardien de monde qu'est l'homme :

"l'arbre et le vent travaillent de concert à fourbir l'improbable, gardiens impénitents de quelque abstruse Volonté et d'un monde, on ne sait, ou trop jeune ou trop vieux, mais qu'il nous faut veiller à maintenir viable, en son absurde agencement, comme nous l'a confié on ne sait quel dieu ivre à l'aube de tout ce qui existe" (p.52)

Dans une récente brochure ("Plus rien que le blanc dans la nuit", hommage à Julien Bosc réalisé avec Pierre Jourde. Cahier des Passerelles n°50, 2026), Michel Diaz énonçait que l'écriture poétique est celle, exactement, qui fait suivre un chemin que le poète devient, comme Roger Munier disait, de son côté, qu'on n'accède au néant qu'en le devenant :

"L'écriture est ainsi ce tressaillement de qui suit inlassablement le même chemin poétique jusqu'à ce que lui-même devienne ce chemin, en route vers l'innommé, vers l'ultime silence"

Et, quels que soient les prestiges - et les chausse-trapes (urticantes) de l'imagination, c'est toujours, estime Michel Diaz, le fil même du réel que nous tentons de suivre (ou de restituer, décrypter), même si les moyens que nous y employons compliquent singulièrement la simplicité que nous souhaitions ainsi saisir. Nos artifices, qui brouillent le réel, s'ajoutent pourtant à lui, car le réel fait ce qu'il est là où l'artisannat imaginatif du poète lui permet d'être ce qu'il fait. Nous ne connaissons même pas assez les finalités du réel pour nous croire, honteux, assurés de les trahir. C'est pourquoi, malgré des relents de nostalgie (et des assauts de culpabilité), une immense espérance se devine en cet auteur : celle que l'essentiel, ne pouvant être indifférent à notre recherche passionnée de lui, bénit jusqu'aux erreurs et illusions de son prospecteur. Le fil du réel, quoi qu'il en soit, a besoin de ses fildeféristes.

"si nous sommes ici, dans cette lumière brisée, sans savoir quelle suite donner, ce n'est que pour comprendre ce que signifie être au monde et nous efforcer de le dire, mais sans rien ajouter à ce qui est écrit sur l'écorce des arbres et sur l'envers des pierres, essayer de saisir avec force ce fil du réel qui survit à sa fallacieuse marée d'artifices et à ses fourvoiements" (p.66)

Ainsi, écrit l'auteur, nous avons "les voix du monde" - toujours disponibles et impartiales - pour, par elles, comprendre comment s'inscrit spontanément l'existence, et imaginer, dès lors, comment nous pourrions, dans la conscience et la liberté, nous accomplir nous-mêmes aussi justement que la Nature y sait réussir hors d'elles :

"les voix du monde ne se taisent ni ne meurent jamais : parfois terribles, elles prennent le plus souvent la couleur d'un nuage, la fraîcheur des feuilles de hêtres, le regard bienveillant des nœuds vieux dans l'écorce, la présence furtive d'un merle qui chante pour lui-même ou le silence de la neige sur la nudité basaltique des pentes.

innombrables et assidues, elles nous feraient volontiers oublier que nous sommes mortels, n'était l'ombre portée sur la montagne, qui glisse d'un versant à l'autre, y jetant d'indociles et imprévisibles figures attelées à l'immémorial convoi du vent (...)

elles sont ces palpitations dont le temps n'aura pas raison, dont le sens exact nous échappe, mais grâce auquel, pourtant, au jour le jour, nous nous accomplissons" (p.73)

Voilà, pour parler nettement, parmi les poètes, un des plus loyaux (tel Christian Bobin) et déprimants (tel Vincent la Soudière) qu'on puisse lire : Michel Diaz a le désespoir intègre. L'auteur ne laisse aucune marge de manœuvre aux divers subterfuges et louvoiements qui tentent de se (et nous) cacher la catastrophe d'existence en cours, et ne s'autorise lui-même aucun faux-semblant dans le lyrique (mais implacable) état des lieux qu'il dresse. Il impressionne comme un homme au garde-à-vous et qui serait en pleurs.


Marc Wetzel


Michel Diaz, né en 1948. Auteur dramatique, nouvelliste et poète, chroniqueur pour des revues littéraires, il a publié de nombreux recueils de poésie et livres d'art avec des peintres et photographes. Embrasures est son premier livre au Taillis Pré.


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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.